Tuesday, October 31, 2006

DÉFENSE IMMÉDIATE D'ALEXANDER TROCCHI (JORN, DE JONG & DEBORD : septembre-octobre 1960)

Resolution of the Fourth Conference of the Situationist International Concerning the Imprisonment of Alexander Trocchi


London, 27 September 1960






The delegates to the fourth conference of the Situationist International, being informed of the arrest in the United States of their friend Alexander Trocchi, and of his charge of use of, and traffic in drugs, declare that the Situationist International retains full confidence in Alexander Trocchi.

The conference DECLARES that Trocchi could not have, in any case, traffic in drugs; this is clearly a police provocation by which the situationist[s] will not allow themselves to be intimidated ;

AFFIRMS that drug taking is without importance ;

APPOINTS Asger Jorn, Jacqueline de Jong and Guy Debord to take immediate action on behalf of Alexander Trocchi and to report upon such action to the Situationist International at the earliest moment ;

CALLS in particular upon the cultural authorities of Britain and on all British intellectuals who value liberty to demand the setting free of Alexander Trocchi, who is beyond all doubt England's most intelligent creative artist today.




***



Hands off Alexander Trocchi !


By Guy Debord, Jacqueline de Jong and Asger Jorn
7 October 1960, Paris, France


For several months, the British writer Alexander Trocchi has been kept in prison in New York.
He is the former director of the revue Merlin, and now he participates in experimental art research in collaboration with artists from several countries, who were regrouped on 28 September [1960] in London in the Institute of Contemporary Arts (17 Dover Street). On that occasion, they unanimously expressed in public their solidarity with Alexander Trocchi, and their absolute certainty in the value of his comportment.

Alexander Trocchi, whose case is due to be tried in October, is -- in effect -- accused of having experimented with drugs.

Quite apart from any attitude on the use of drugs and its repression on the scale of society, we recall that it is notorious that a very great many doctors, psychologists and also artists have studied the effects of drugs without anyone thinking of imprisoning them. The poet Henri Michaux has hardly been spoken of in recent years on the successive publication of his books announced everywhere as written under the influence of mescalin.

Indeed, we consider that the British intellectuals and artists should be the first to join with us in denouncing this menacing lack of culture on the part of the American police, and to demand the liberation and immediate repatriation of Alexander Trocchi.

Since it is generally recognized that the work of a scientist or an artist implies certain small rights, even in the USA, the main question is to bear witness to the fact that Alexander Trocchi is effectively an artist of the first order. This could be basely contested for the sole reason that he is a new type of artist; pioneer of a new culture and a new comportment (the question of drugs being in his own eyes minor and negligible).

All the artists and intellectuals who knew Alexander Trocchi in Paris or London ought to bear witness without fail to his authentic artistic status, to enable the authorities in Great Britain to take the necessary steps in the USA in favour of a British subject. Those who would refuse to do this now will be judged guilty themselves when the judgment of the history of ideas will no longer allow one to question the importance of the artistic innovation of which Trocchi has been to a great extent responsible.

We ask everyone of good faith whom this appeal reaches, to sign it, and make it known as widely as possible.

Thursday, October 26, 2006

LA QUATRIÈME CONFÉRENCE DE L'I.S. À LONDRES (Décembre 1960)

Asger JORN

La IVe Conférence de l'Internationale situationniste s'est réunie à Londres, à une adresse tenue secrète de l'East End, du 24 au 28 septembre 1960, dix-sept mois après la Conférence de Munich (avril 1959). Les situationnistes assemblés à Londres étaient : Debord, Jacqueline de Jong, Jorn, Kotányi, Katja Lindell, Jørgen Nash, Prem, Sturm, Maurice Wyckaert et H.P. Zimmer. Les travaux de la Conférence, habilement placés à l'écart de tout contact des milieux artistiques ou des journaux londoniens, étaient en fait abrités dans les locaux de la « Société des Gens de mer britanniques » à Limehouse « quartier célèbre par ses criminels » (Spur, n° 2).

Le 25 septembre, la réunion de la première séance commence par un débat sur l'adoption d'un ordre du jour en dix-sept points, d'une inégale importance, dont finalement trois seront disjoints et renvoyés à un autre débat de l'I.S. Asger Jorn est porté à la présidence de la séance ; et gardera d'ailleurs dans toutes les suivantes sa fonclion de chairman.

Ensuite, la Conférence entend un rapport d'Attila Kotányi, qui dure quelques minutes et sera suivi de deux jours de discussion. Kotányi définit l'I.S. d'abord par l'appropriation d'un équipement pour construire des terrains de rencontre. Commentant les définitions qu'il a proposées, il montre que la conception philosophique du dialogue et de la rencontre comme aliénation et tragédie, comme tentative de communication filtrée négativement par ses moyens, est une critique insuffisante puisque « nous savons que, pour des causes toutes différentes, ces rencontres mêmes ne se produisent pas ». On peut calculer, statistiquement, entre les déplacements possibles, la part du vide, du temps perdu. « Le manque de rencontres est exprimable en un chiffre concret, qui pourrait caractériser l'état historique du monde »... « Notre activité, découlant de cette analyse, doit critiquer pratiquement les motifs pour lesquels il n'y a pas de rencontres (indépendamment de tout « progrès » des moyens de communication par exemple). Et créer des bases (des « châteaux » situationnistes) des endroits représentant une accumulation d'éléments de rencontre et de dérive : concrètement, des bâtiments qui nous appartiennent. Créer la communication entre ces bases (communication permanente ou non). Ceci est le minimum de la construction des situations. » Kotányi propose d'envisager ce plan dans des limites définies, et donc des limites de temps : une planification du temps nécessaire pour installer ce réseau minimum ; qui se subordonnerait les autres instruments situationnistes, y compris l'appareil de sa propagande, de ses publications.



La discussion de ces perspectives conduit à poser la question : Dans quelle mesure l'I.S. est-elle un mouvement politique ? Diverses réponses affirment que l'I.S. est politique au sens qu'elle ne voit en dehors d'elle que des sous-politiciens. Le débat atteint une certaine confusion. Debord propose, pour dégager nettement l'opinion de la Conférence, que chacun réponde par écrit à un questionnaire demandant s,il estime qu'il y a « des forces dans la société sur lesquelles l'I.S. peut s'appuyer ? Quelles forces ? Dans quelles conditions ? » Ce questionnaire arrêté et rempli, la lecture des premières réponses fait apparaître que l'I.S. entend établir un programme de libération d'ensemble, et agir en accord avec d'autres forces à l'échelle sociale (Kotányi : « S'appuyer sur ce que nous appelons libre. » - Jorn : « Nous sommes contre la spécialisation et la rationalisation, mais non contre elles en tant quíinstruments... les mouvements des groupes sociaux sont déterminés par le caractère de leurs désirs. Nous ne pouvons accepter d'autres mouvements sociaux que dans la mesure où ils tournent dans notre sens. Nous sommes la nouvelle révolution... pour agir avec les autres organisations qui, en dehors de nous, cherchent la même voie. »). La séance est levée alors.

Au début de la seconde séance, le 26 septembre, Heimrad Prem lit une déclaration de la section allemande en réponse au questionnaire. Rédigée à l'issue de la séance de la veille, cette déclaration, très longue, attaque dans les réponses exprimées la veille la tendance au soutien d'un prolétariat révolutionnaire, car les signataires doutent fortement des capacités révolutionnaires des ouvriers contre les entreprises bureaucratiques qui ont dominé leur mouvement. La section allemande estime que l'I.S. doit s'apprêter à réaliser seule tout son programme, en mobilisant les artistes d'avant-garde, que la société actuelle place dans des conditions intolérables, et qui ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour s'emparer des armes du conditionnement. Debord répond par une vive critique de ces positions.

Une séance de nuit reprend l'examen de la déclaration allemande. Nash intervient contre elle, en affirmant la capacité de l'I.S. d'agir immédiatement sur le terrain des organisations sociales et politiques. Il préconise l'organisation systématique de l'infiltration d'éléments situationnistes clandestins partout où ce sera utile. Nash est approuvé, en principe, par tout le monde, avec diverses réserves circonstancielles. Cependant, le débat sur les positions allemandes ne cesse d'être relancé, ramené à son noyau central : l'hypothèse des ouvriers satisfaits. Kotányi s'adresse aux délégués allemands pour leur rappeler que si depuis 1945, ils ont vu en Allemagne des ouvriers apparemment passifs et satisfaits, et des grèves légales organisées avec de la musique pour distraire les syndiqués, dans d'autres pays capitalistes avancés, les grèves « sauvages » se sont multipliées. Il ajoute qu'à son avis, ils méconnaissent profondément l'ouvrier allemand lui-même. Jorn répond à Prem, qui a fait une distinction entre questions spirituelles et matérielles, qu'il faut en finir avec cette distinction, qu'il faut « que les valeurs matérielles reprennent une importance « spirituelle », et que les capacités spirituelles soient valorisées seulement à travers leur matérialisation ; en d'autres termes, que le monde devienne artistique au sens défini jusqu'à ce jour par l'I.S. ». Jacqueline de Jong demande que, pour simplifier une discussion devenue obscure, et compliquée encore par certaines traductions (la langue dominante de la Conférence est l'allemand), chacun déclare s'il approuve ou non la mise au point de Jorn. Tous y souscrivent. Sur les thèses allemandes, Debord propose que la majorité annonce ouvertement qu'elle les réprouve.

On s'accorde alors pour que les deux tendances arrêtent séparément leur position. La minorité allemande se retire pour délibérer dans une pièce voisine. Quand elle rentre en séance, Zimmer annonce, au nom de son groupe, qu'ils retirent la déclaration précédente, non parce qu'ils pensent qu'elle est dépourvue d'importance, mais pour ne pas freiner maintenant l'activité situationniste. Il conclut : « Nous déclarons nous identifier avec tous les actes déjà faits par l'I.S., avec ou sans nous, et à ceux qui se feront dans tout l'avenir prévisible. Nous sommes aussi d'accord avec toutes les idées publiées par l'I.S., en réservant l'avenir de la discussion d'aujourd'hui, que nous considérons comme secondaire par rapport au développement d'ensemble. » Tous acceptent. Cependant Kotányi, puis Debord, demandent que l'on inscrive qu'ils n'estiment pas que la question discutée aujourd'hui soit secondaire. Les situationnistes allemands sont d'accord pour supprimer cette dernière phrase. La séance est levée, très tard dans la nuit.

Une sortie de la British Sailors Society. A. KOTANYI, H.-P. ZIMMER, H. PREM, M. WYCKAERT, J. NASH, A. JORN, G.-E. DEBORD, H. STURM, J. DE JONG

La quatrième séance, du 27, adopte une résolution sur líemprisonnement d'Alexander Trocchi ; et décide de l'attitude à tenir le lendemain à l'« Institut des Arts Contemporains » où Wyckaert doit faire une déclaration publique au nom de la Conférence. Tout le monde est d'avis de traiter avec mépris ce cercle d'esthètes modernistes. À propos du manifeste du 17 mai, approuvé par tous, Jorn souligne que « la liquidation du monde de la privation, sous toutes ses formes » signifie que, pour nous, la fin de la privation contient aussi la liberté de se priver, de refuser ní'mporte quelle chose, tout confort obligatoire ; à défaut de quoi la disparition d'une privation introduit une aliénation nouvelle.

La Conférence décide de remanier l'organisation de l'I.S. en instituant un Conseil Central qui se réunira dans différentes villes d'Europe à des intervalles pouvant varier de six à huit semaines. Tout membre de l'I.S. pourra participer aux travaux de ce Conseil qui, après chaque réunion, devra communiquer immédiatement à tous les informations réunies et les décisions prises. Mais le trait essentiel de cette institution est qu'il suffira d'une décision de la majorité de ses membres - nommés par chaque Conférence - pour engager toute l'I.S. Ainsi, une conception fédérative de l'I.S. fondée sur l'autonomie nationale, qui avait été imposée dès l'origine par l'influence de la section italienne à Cosio d'Arroscia, est abandonnée. Un tel organisme débattant clairement de la direction de l'I.S. a paru préférable à l'arbitraire d'un centralisme de fait, incontrôlé, inévitable dans un mouvement si dispersé géographiquement, du moment qu'il mène une réelle action collective. Chaque année, la Conférence de l'I.S., qui reste l'autorité suprême du mouvement, doit réunir tous les situationnistes et, dans la mesure où ceci n,est pas réalisable pratiquement, il est décidé que les absents devront, autant que possible, remettre à la Conférence un mandat précis, par écrit, ou en chargeant un autre situationniste, nommément, de le représenter. Les débats théoriques seront normalement du ressort de la Conférence, alors que le Conseil devra surtout assurer le développement des pouvoirs de l'I.S. Dans l'intervalle des Conférences, le Conseil Central aura cependant le droit d'admettre une nouvelle section dans l'I.S. et, dans ce cas, pourra inviter un délégué de cette section à devenir membre du Conseil.

Le premier Conseil désigné par la Conférence de Londres est composé des membres de l'ancien Comité de rédaction du bulletin de l'I.S., plus Nash, nommé à l,unanimité pour y représenter les pays scandinaves. En outre, Kotányi a été invité à y occuper la place laissée vacante par la démission de Constant.

Attila KOTANYI

La séance se termine par le choix du lieu où se réunira la prochaine Conférence. Plusieurs propositions ayant été écartées, le vote se joue entre Berlin et Göteborg, en Suède. C'est Göteborg qui l'emporte.

Le 28 septembre, la cinquième séance adopte une « Déclaration sur la folie », présentée par la section allemande, qui affirme : « Aussi longtemps que la société clans son ensemble sera folle... nous nous opposerons par tous les moyens à la qualification de folie, et aux conséquences qu'elle pourrait entraîner, dans le cas de membres de l'I.S. Le critère de la raison ou de la folie, pour la psychiatrie moderne, étant en dernière analyse la réussite sociale, nous refusons aussi absolument la qualification de folie à propos de tout artiste moderne. » La Conférence adopte une résolution transférant à Bruxelles le bureau d'urbanisme unitaire de l'I.S., dont Attila Kotányi est nommé directeur.

Kotányi déclare alors qu'il faut se préoccuper du contrôle législatif de l'urbanisme : « Tout ce qui est construit actuellement n'est pas construit sur le terrain, mais sur la loi. » Et, à défaut, on en resterait aux maquettes. Jorn parle d'imposer une nouvelle géométrie, car il est apparent qu'il y a un rapport direct entre la géométrie euclidienne et la législation en vigueur. La séance s'achève par quelques décisions pratiques, concernant notamment la mainmise sur l'U.N.E.S.C.O.

Le même soir, à l'Institute of Contemporary Arts, Maurice Wyckaert a communiqué une déclaration officielle de la Conférence qui venait de s'achever, déclaration qui n'avait pas à être suivie, en un tel lieu, de discussion parce que, comme a répondu Jorn à ce public « la discussion a duré quatre jours, maintenant tout est clair et nous sommes d'accord ». De plus, la première traduction que l'I.C.A. avait fait établir pour cette soirée avait été trouvée si mauvaise, et d'une signification si altérée, que les situationnistes avaient dû faire voir que personne n'aurait l'occasion de prendre la parole ici avant qu'on leur ait apporté une traduction pleinement satisfaisante.


Comme ils occupaient les lieux en force suffisante, et comme le temps travaillait visiblement pour eux, les responsables de l'I.C.A. durent s'y employer sur-le-champ, durant environ deux heures. Pendant la dernière heure, et quelque temps avant, le public déjà entièrement réuni s'impatientait. Cependant, très peu de gens sortirent au cours de cette longue attente ; davantage pendant l'excellent discours de Wyckaert. C'est que le texte avait été, finalement, très bien traduit.

« La Quatrième Conférence de l'I.S. à Londres », Internationale Situationniste, numéro 5, décembre 1960 (La rédaction de ce bulletin appartient au Conseil Central de l'I.S. : DEBORD, JORN, KOTANYI, NASH, STURM, WYCKAERT)

L'OPINION COMMUNE SUR L'I.S. CETTE ANNÉE (Décembre 1960)




L'opinion commune sur l'I.S. cette année
(revue de presse)


ALLEMAGNE


« Les gens du groupe de Munich (Spur) suivent en courant les situationnistes internationaux (chef : A. Jorn)... Courageux en paroles, ils ne courent pourtant pas assez vite, handicapés par leur mentalité pesante. Vouloir ; pouvoir : quel contraste ! »

Vernissage, octobre 1960.


« Mais quelle intention ont donc les jeunes Samson quant au remplacement de l'ordre corrompu qu'ils veulent abattre ? Ici, ils s'en remettent à l'organisation des situationnistes, à laquelle ils appartiennent en groupe. Ils citent le manifeste du 17 mai 1960... C'est évidemment quelque chose d'international, qui a tenu un Congrès, international naturellement, en 1959. De quoi s'agit-il ? « Les artistes », dit le manifeste, « en sont venus à être entièrement séparés de la société, comme ils sont séparés entre eux par la concurrence. » Voilà qui est bien dit ! Et dans cette situation, nos situationnistes découvrent l'origine des maux notés plus hauts. En contrepartie, Guy Debord et ses amis s'imaginent réaliser une « culture situationniste », qui exigerait une « participation générale » de chacun. Au lieu des objets conservés, l'art serait « communauté du moment directement vécu », une création universelle et anonyme. Cela supposerait, on s'en doute, « une révolution du comportement »... Il y a réellement beaucoup de signes d'une insatisfaction croissante, d'une « crise de la culture ». Mais les buts des rebelles ne diffèrent pas tellement entre eux. Avant de définir la monochromie comme une polémique improductive - ne sont-ils pas eux-mêmes des polémistes ? - les partisans de Spur devraient étudier le théâtre de Gelsenkirchen, et les manifestes d'Yves Klein. Le « gouvernement de la sensibilité » n'est pas aussi loin qu'ils le pensent de leur « culture situationniste ». Seulement, elle a été inventée avec beaucoup plus de précision. »

John Anthony THWAITES, « Pionniers Furieux »(Deutsche Zeitung, 23-9-60).

« Pour sortir de cette impasse, ce jeune groupe ne voit qu'une alternative : renoncer à la peinture comme art individuel pour l'employer dans un nouveau cadre « situationniste ». Quel mot monstrueux ! De tels manifestes sont intéressants en tant que symptômes de l'inquiétude et du malaise. Celui-ci contient aussi des vérités de détail, mais ses auteurs se tiennent trop près des phénomènes et des slogans, de sorte que la vérité leur échappe.»

Fritz NEMITZ (Die Kultur, octobre 1960).


FRANCE


« Par delà les réalisations de leur esthétique « critique », les protagonistes de ce mouvement ont envisagé théoriquement le troisième horizon, dans lequel au lieu que la peinture cherche à se dépasser soi-même, elle accepte d'être dépassée et remplacée par un art universel et plus concret. Le développement de la technique n'est-il pas apte, en effet, à susciter de nouveaux ensembles structurels, non plus imagés, mais concrets, sous la forme de nouvelles situations ? Leur rapport direct avec l'action comblerait le vide de l'ancienne immédiateté, perdue. Mais ce n'est encore là qu'une vue de l'esprit. »

Françoise CHOAY (Arguments, n° 19, octobre 1960).

« Les recherches de la culture (des matières et des formes artistiques, des mécanismes philosophiques et des vérités scientifiques sur l'homme et la nature) représentent un effort long et patient et toute rupture avec cet ensemble de connaissances ne peut signifier qu'un retour à la barbarie...
« Or, certains intellectuels incapables d'intégrer leur vision vague et fausse - contredite par l'expérience - dans la culture, préfèrent rejeter la culture plutôt que de réviser leurs concepts et de se réviser eux-mêmes... Les situationnistes qui prétendent, au nom de l'organisation de la société future, rompre avec les éléments de la culture passée et même les rejeter pour leur substituer brutalement des valeurs « vitalistes », sous-sous-culturelles, ne sont même pas des marxistes, mais pire, des troglodytes.
« Je dis pire, car nous quittons alors le marxisme le plus bas, pour rejoindre carrément le fascisme, la réaction répétée sous différents prétextes, que nous avons connue depuis le calife Omar et l'anéantissement irréparable de la bibliothèque díAlexandrie, jusqu'à l'anti-culture d'un Goering. À condition d'accroître sa force sociale, l'Internationale situationniste, comme d'autres « néo » prolétariens ou nationalistes, peut essayer d'étouffer, quelque temps, de l'extérieur, la progression intrinsèque de la culture, mais finalement la recherche des disciplines de la connaissance rejettera et punira nos réactionnaires ignorants, comme elle en a rejeté et puni d'autres, dans le passé.
« Et lorsqu'on constate combien d'années durent des fautes aussi frappantes que le nazisme, le communisme ou, à un niveau de propagation plus limité, l'expression situationniste, qui a anéanti inutilement tant d'énergies, je comprends que certains veuillent m'engager à perdre un peu de mes forces pour dévoiler d'aucunes impostures. »

Poésie Nouvelle, Numéro Spécial sur l'I.S. (N° 13, octobre 1960).
Se trouve à Paris, 13, rue de Mulhouse.


« L'égocentrisme mégalomane, sur le plan des rapports entre artistes, aboutit à une volonté de dépassement des autres en prenant garde de ne pas se faire englober soi-même. Je l'ai déjà écrit et dit. »

Robert ESTIVALS, « Lettre à Debord sur les conséquences de la mégalomanie... »(Grammes, n° 5).



CANADA


« Eh bien ! Non ! Je me refuse à soupçonner une pensée profonde derrière des phrases creuses et des expressions qu'on emploie sans en savoir le sens exact... Il est vraiment nécessaire de s'y mettre à plusieurs pour massacrer la langue française aussi allègrement et avec une pareille assurance. Il faudra pourtant en finir un jour avec ces pseudo-intellectuels d'une fausse avant-garde qui en sont encore à se montrer « leur pipi ». Quand on s'embarque dans une Critique pour une construction de situation, on risque d'aller loin, surtout avec le timonier Patrick Straram qui y publie des textes refusés ailleurs, sans se demander si ses petits écrits n'auraient pas été refusés, non pas à cause de leur audace, mais tout simplement parce qu'ils sont insignifiants et pitoyables. »

Jean-Guy PILON (Liberté 60, n° 9-10, été 1960).

« Je me bute à un vocabulaire à la fois farfelu et déjà sclérosé, qui ne parvient tout de même pas à renouveler tant de lieux communs. Je constate, une fois de plus, ce désir plus ou moins conscient d'une sécurité intellectuelle que donnerait un autre système scolastique - auprès duquel la terminologie et le contexte de la pensée médiévale paraissent la fraîcheur et la spontanéité mêmes. »

Clément LOCKQUELL (Le Devoir de Montréal, 16-7-60).

« Je ne saurais dire à quel point j'ai été déçu. Le ton y était, les mots cependant laissent tout un paysage à ré-inventer. Et cette Internationale situationniste qui nía díinternational que le titre. La vie est trop cruelle pour qu'on se prenne ainsi au sérieux. Le surréalisme était vrai, le situationnisme reste une construction de quelques esprits cultivés... Mais il faut parler clair. Hénault, Miron, Portugais, Lapointe, Dubé parlent clair. Mais ils ne semblent pas situationnistes et ne sont qu'appendices au cahier de Patrick Straram. Nous commençons d'apprendre à dissocier nos problèmes sexuels et personnels de ceux de notre peuple. À préférer le peuple... Tout dire, mais parler clair. Alors seulement, nous inventerons ce paysage pour que d'autres y puissent vivre. Nos enfants par exemple. »

Jacques GODBOUT (Liberté 60, n° 9-10)
« L'Opinion commune sur l'I.S. cette année », Internationale Situationniste, numéro 5, décembre 1960 (La rédaction de ce bulletin appartient au Conseil Central de l'I.S. : DEBORD, JORN, KOTANYI, NASH, STURM, WYCKAERT)

RENSEIGNEMENTS SITUATIONNISTES (Décembre 1960)


La section allemande de l'I.S. : H. STURM, H. PREM, H.-P. ZIMMER, L. FISCHER

Le premier numéro de la revue Spur (La Piste), organe de la section allemande de l'I.S., a paru à Munich en août 1960, ouvert par une traduction du manifeste situationniste du 17 mai. Le second numéro, paru en novembre, est pour la plus grande part employé à rendre compte de la Conférence de Londres.


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Pinot-Gallizio et G. Melanotte ont été exclus de l'I.S. en juin. Par naïveté ou arrivisme, ils s'étaient laissés entraîner à des contacts, puis à des collaborations, en Italie, avec des milieux idéologiquement inacceptables. Un premier blâme (cf. les Renseignements situationnistes de notre n° 4 à propos du critique Guasco, notoirement lié au jésuite Tapiè) n'avait pas corrigé leur politique. La décision de les exclure a donc été prise sans les entendre davantage.

Constant, cependant, qui avait à juste raison dénoncé leur conduite, ne s'est pas satisfait de cette rupture. Il déplorait, d'autre part, que nous ayons dû recourir à la même mesure quelques mois auparavant contre des architectes de la section hollandaise, qui n'avaient pas craint d'entreprendre la construction d'une église. Plus profondément, Constant s'était trouvé en opposition avec l'I.S. parce qu'il s'était préoccupé en priorité, et presque en exclusivité, des questions de structures de certains ensembles d'urbanisme unitaire, alors que d'autres situationnistes rappelaient qu'au stade présent d'un tel projet il était nécessaire de mettre l'accent sur son contenu (de jeu, de création libre de la vie quotidienne). Les thèses de Constant valorisaient donc les techniciens des formes architecturales par rapport à toute recherche d'une culture globale. Et la simple égalité de traitement, quant à la conduite minimum exigée des uns et des autres, lui paraissait déjà disproportionnée en sévérité. Constant a déclaré alors, dans le même mois de juin, que puisqu'il était en désaccord avec la discipline de l'I.S., il voulait reprendre sa liberté à cet égard, pour une durée que la suite des événements déterminerait. Nous avons répondu que, en dehors de toute idée d'hostilité ou de démérite, le sens d'arme pratique que nous avons de longue date assuré aux ruptures enregistrées par l'I.S. permettait seulement de choisir immédiatement entre une démission définitive ou le renoncement à cette forme de pression. Constant a choisi de quitter l'I.S.


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En juin, le premier numéro de la revue Cahier pour un paysage à inventer a paru à Montréal. Ce numéro 1 joint une dizaine d'articles reproduits d'Internationale Situationniste à des textes de Patrick Straram, qui en est le directeur, et d'un certain nombre de ses camarades canadiens. Il s'agit de la première publication qui manifeste ouvertement l'extension de la propagande situationniste sur le continent américain.

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Au Danemark, des situationnistes chez Christian CHRISTENSEN. Révolutionnaire irréductible, Christensen a été le théoricien et l'organisateur du mouvement ouvrier danois au début du siècle. (photo et légende tirée du no 3 d'Internationale Situationniste, décembre 1959)

Christian Christensen, à qui Jorn avait dédié sa Critique de la politique économique, est mort le 10 juin 1960, au Danemark.

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Le 20 juillet a été publié, en France, un document établi par P. Canjuers et Debord, sur le capitalisme et la culture : Préliminaires pour une définition de l'unité du programme révolutionnaire. C'est une plate-forme de discussion dans l'I.S. ; et pour sa liaison avec des militants révolutionnaires du mouvement ouvrier.

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Le musée de Silkeborg, dans le Jutland, qui se trouvait déjà être le principal musée d'art moderne de tous les pays scandinaves, vient de fonder une bibliothèque situationniste (1). Cette bibliothèque est elle-même subdivisée en une section pré-situationniste, réunissant toute la documentation souhaitable sur les mouvements d'avant-garde depuis 1945, qui ont pu tenir quelque rôle dans la préparation du mouvement situationniste ; une section situationniste proprement dite, comportant toutes les publications de l'I.S. ; une section historique destinée à recevoir les travaux sur l'I.S. et qui, de fait, pour le moment, accueille seulement la propagande anti-situationniste qui a commencé de paraître ça et là. Enfin, et c'est probablement son initiative la plus intéressante, cette bibliothèque a ouvert une section des copies où seront conservés tous les ouvrages imitant l'une quelconque des réalisations de nos amis dont l'étrange rôle dans l'art actuel, du fait même de leur appartenance à l'I.S., n'est évidemment pas volontiers reconnu. Des diagrammes accessibles indiqueront avec une certitude scientifique les dates de parution du modèle et de ses suites, qui ont déjà été plusieurs fois quasi-immédiates. Ainsi, très loin de ces misérables discussions entre « avant-gardistes », auxquelles les situationnistes n'ont jamais voulu participer, la bibliothèque de Silkeborg fournira objectivement un mètre-étalon de l'avant-garde culturelle. Nous ne doutons pas que, dans les prochaines années, beaucoup d'historiens spécialisés d'Europe et d'Amérique, et ultérieurement d'Asie et d'Afrique, ne fassent le voyage de Silkeborg à seule fin de compléter et de contrôler leur documentation à ce « Pavillon de Breteuil » d'un nouveau genre.

Et nous souhaitons que l'intelligent projet, élaboré par le musée de Silkeborg, de compléter cette bibliothèque par une annexe cinématographique, où seraient déposées des copies de chaque film concerné, trouve bientôt tous les moyens matériels qu'impliquerait sa réalisation.

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Au début de septembre, l'I.S. a été saisie de la demande du groupe allemand Radama d'adhérer collectivement en envoyant un ou plusieurs représentants à la Conférence de Londres, qui devait se réunir le 24 de ce mois. Après avoir entendu un rapport sur cette question, réclamé à la section allemande, l'I.S. a conclu qu'il n'était pas acceptable de reconnaître en Allemagne une deuxième formation situationniste indépendante de sa première section, avec un programme plus ou moins différent, et inconnu ; et qui décidait unilatéralement que ces différences étaient assez minces pour entrer dans l'I.S., mais assez fortes pour rester organisée en groupe distinct sur le plan national. Ce groupe a donc été prévenu qu'il ne pouvait être invité à la Conférence ; et que ses membres ne pourraient rejoindre éventuellement l'I.S. qu'au moyen d'adhésions individuelles à notre section allemande. À l'exception du cas d'un seul d'entre eux, qui ne pourra d'aucune manière être examiné, à cause de ses positions personnelles antérieures.

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Avertie de l'arrestation d'Alexander Trocchi à New-York, considéré comme un gangster simplement parce que la police l'aurait trouvé porteur de trois sortes de stupéfiants, la Conférence de Londres a immédiatement adopté, le 27 septembre, une résolution en sa faveur, qui a été lue le lendemain devant le public réuni à l'Institute of Contemporary Arts.

En exécution du mandat à eux donné par la Conférence, trois situationnistes ont signé un tract diffusé le 7 octobre : Hands off Alexander Trocchi. Ce texte, assez modéré pour être signé par des gens capables de défendre, à défaut de plus, la liberté des artistes, se place en effet volontairement sur le terrain simplement artistique, pour servir dans ce cas juridique concret. Et il fait remarquer que ce statut artistique ne pourrait être contesté à Alexander Trocchi que « pour cette seule raison qu'il représente un nouveau type d'artiste », comme d'ailleurs tous les situationnistes. Sans compter ceux-ci, cet appel a déjà réuni 81 noms d'artistes, d,écrivains ou critiques de plusieurs pays (Grande-Bretagne, Allemagne, France, Hollande, Belgique, Suède, Israël, Danemark, Canada et États-Unis). Il ne s'est trouvé jusqu'ici que deux individus pour le juger trop compromettant, et oser le dire. Plusieurs personnes, qui n'ont pas encore communiqué leur réponse, auront certainement l'occasion de la faire connaître avant longtemps. Nous publierons prochainement ici les suites de cette affaire, ainsi que tous les détails et commentaires utiles sur les prises de position de toutes sortes.

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Interrogé le 21 novembre, à Paris, par la police judiciaire, sur sa participation à la « Déclaration des 121 », Debord a répondu qu'il l'avait signée aussitôt qu'elle lui avait été communiquée, ce qui s'est trouvé être le 29 septembre seulement, au lendemain donc de la publication des ordonnances par lesquelles le gouvernement gaulliste, en aggravant exagérément les sanctions légales encourues, défiait ceux qui le condamnent d'oser le dire. Qu'il n'avait pas participé à la rédaction ou à la diffusion de ce texte, parce que personne ne lui en avait fourni l'occasion. Que cependant, comme l'instruction en cours semblait chercher à isoler un petit nombre de signataires plus responsables que d'autres, on devait inscrire dans sa déposition que, du seul fait d'avoir signé ladite déclaration, il assumait une responsabilité complète dans l'édition et la diffusion, « égale à celle de n'importe lequel de ses signataires, quelles que soient les responsabilités personnelles qu'il veuille reconnaître ».

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Le Conseil Central de l'I.S., dont la formation et la composition avaient été décidées par la Conférence de Londres, a tenu sa première session en Belgique, près de Bruxelles, du 4 au 6 novembre. Le Conseil a délibéré de la campagne entreprise en faveur d'Alexander Trocchi ; des conditions de l'activité des situationnistes en Allemagne (début d'une répression au nom de l'ordre moral, qui est déjà parvenue à la condamnation de l'étudiant Döhl pour un écrit blasphématoire) et en France ; de nos relations avec des tendances politiques révolutionnaires ; des préparatifs de notre intervention contre l'U.N.E.S.C.O. (publication d'un questionnaire pour servir au recrutement d'un nouveau personnel) ; de la publication en 1961 d'une revue situationniste en langue anglaise : The Situationist Times.

Le Conseil a pris plusieurs décisions très importantes concernant l'organisation, légale et pratique, de notre entreprise de construction dans l'urbanisme. A étudié également quelques formes du contrôle, par des situationnistes, de l'atmosphère et des événements dans des micro-sociétés isolées.

Enfin, le Conseil a décidé de profiter sans plus tarder des progrès enregistrés par l'I.S., et des soutiens qu'elle a commencé à rencontrer, pour faire un exemple contre la plus représentative des tendances de cette intelligentsia pseudo-gauchiste et conformiste qui avait laborieusement organisé le silence autour de nous jusqu'ici ; et dont la démission sur tous les terrains commence à apparaître aux yeux des gens avertis : la revue française Arguments. Le Conseil a décidé que toute personne qui collaborera à la revue Arguments à partir du 1er janvier 1961 ne pourra en aucun cas être admise, à quelque moment de l'avenir que ce soit, parmi les situationnistes. L'annonce de ce boycott tire sa force de l'importance que nous savons garantie à l'I.S. au moins dans la culture des années qui vont suivre. Aux intéressés de risquer le pari contraire, si les compagnies douteuses les attirent.

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Précisément, le nommé Edgar Morin, directeur d'Arguments, s'apercevant qu'il commence à être en butte au mépris public (ce que les situationnistes viennent d'affirmer officiellement avait été exprimé spontanément par plusieurs personnes sollicitées de participer à l'actuel Arguments ; mais discrètement, ce qui risquait de nuire à la solidité du boycott qui s'impose), après avoir essayé de rencontrer plusieurs situationnistes, qui ont refusé sans commentaire, ou fait répondre qu'il était beaucoup trop tard, s'emploie à répandre une fumée complice sur son cas. Alors qu'il est visiblement condamné pour toute l'évolution piteuse de la revue ex-révolutionnaire qu'il dirige ; pour sa complicité (voir son stupide n° 19 sur « L'art en question ») avec le royaliste et antisémite Georges Mathieu ; et pour son grossier sabotage du mouvement de signatures qui se portaient sur la « Déclaration des 121 » combattue à ce moment avec de grands moyens par le pouvoir gaulliste (cf. son article de l'Observateur du 29 septembre) ; le Morin en question répand le bruit - toujours de bouche à oreille - que des situationnistes l'accuseraient partout d'avoir plagié un film expérimental fait par l'un d'eux en 1959, et jamais projeté en France, dans un autre film auquel lui-même travaillait cette année. Ce bruit est absolument faux ; et d'autant plus que personne dans l'I.S. où l'on est assez habitué à être copié sur nombre de détails accessibles, n'a jamais trouvé utile de faire des déclarations là-dessus, même dans les occasions les plus frappantes. Simplement, un situationniste (Asger Jorn) a soupçonné une seule fois le soupçon d'une imitation en l'occurence, parlant à une tierce personne qui líavait très inexactement averti des occupations cinématographiques du louche Morin. L'hypothèse de Jorn s'expliquait amplement par ce qu'il connaissait de la mauvaise foi et de l'hostilité miséreuse du personnage. D'ailleurs, si Morin avait dû réaliser un film, étant donné son imbécillité artistique, il eût bien fallu qu'il copiât quelqu'un, consciemment ou non. Mais pour cette année, pas de problème : c'est Jean Rouch qui a fait le film. Et Morin, décidément fin spécialiste de la diversion, n'a parlé de cela que pour user du seul talent que tout le monde est forcé de lui reconnaître.

« Renseignements situationnistes », Internationale Situationniste, numéro 5, décembre 1960 (La rédaction de ce bulletin appartient au Conseil Central de l'I.S. : DEBORD, JORN, KOTANYI, NASH, STURM, WYCKAERT)
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(1.) Guy Debord établira le plan général de la Bibliothèque situationniste pour le Silkeborg Kunstmuseum le 10 mars 1961.

LA FRONTIÈRE SITUATIONNISTE (Décembre 1960)

Debout : Maurice WYCKAERT, Asger JORN, Jacqueline de JONG, Hans-Peter ZIMMER, Helmut STURM, PREM, Katja LINDELL, Jörgen NASH ; Assis : une inconnue, Attila KOTANYI, Guy ATKINS, Lawrence ALLOWAY



On sait ce que n'est pas l'I.S. ; quel terrain elle ne se soucie plus d'occuper (ou seulement d'une façon marginale, en lutte contre toutes les conditions existantes). Il est plus difficile de dire où va l'I.S., de caractériser positivement le projet situationniste. On peut énumérer pourtant, fragmentairement, certaines positions provisoires de sa marche.

À l'encontre des corps hiérarchisés de spécialistes que constituent, de plus en plus, les bureaucraties, armées, et même partis politiques du monde moderne, l'I.S., on le verra un jour, se présente comme la forme la plus pure d'un corps anti-hiérarchique d'anti-spécialistes.

La critique et la construction situationnistes concernent, à tous les niveaux, la valeur d'usage de la vie. Comme notre conception de l'urbanisme est une critique de l'urbanisme ; comme notre expérience des loisirs est en fait un refus du loisir (au sens dominant de séparation et passivité) ; de même si nous désignons notre champ d'action dans la vie quotidienne, il s'agit d'une critique de la vie quotidienne, mais qui devra être « critique radicale effectuée, et non plus souhaitée, indiquée » (Frankin, Esquisses programmatiques), cette critique pratique de la vie quotidienne allant vers son dépassement dans le « quotidien rendu impossible ».

Nous ne pensons pas avoir inventé des idées extraordinaires dans la culture moderne, mais plutôt avoir commencé à faire remarquer l'extraordinaire de son néant. Les spécialistes de la production culturelle sont ceux qui se résignent le plus aisément à leur séparation, et donc à leur carence. Mais c'est l'ensemble de la société présente qui ne peut éviter le problème de la récupération de ses infinies capacités aliénées, incontrôlées.

L'abondance, comme avenir humain, ne saurait être abondance d'objets, même d'objets « culturels » appartenant au passé ou recommencés sur ce modèle, mais abondance de situations (de la vie, de dimensions de la vie). Dans le cadre actuel d'une propagande de la consommation, la mystification fondamentale de la publicité est d'associer des idées de bonheur à des objets (télévision, ou meubles de jardin, ou automobile, etc.), et d'ailleurs en rompant le lien naturel que ces objets peuvent entretenir avec d'autres, pour leur faire constituer avant tout un milieu matériel d'un « haut standing ». Cette image imposée du bonheur constituant aussi le caractère directement terroriste de la publicité. Cependant, le « bonheur », tel moment heureux, dépendent d'une réalité globale qui n'implique pas moins que des personnages en situation : des personnes vivantes et le moment qui est leur éclairage et leur sens (leur marge de possible). Dans la publicité, les objets sont traités comme passionnants, sur le mode passionné (« comme la vie doit être transformée quand on possède une merveilleuse voiture comme celle-ci »). Mais rien de ce qui serait plus digne d'intérêt ne peut être traité sans mettre en péril le conditionnement d'ensemble : quand la publicité s'occupe d'une passion réelle, il ne s'agit que de la publicité d'un spectacle.

L'architecture encore à faire doit s'écarter des préoccupations de beauté spectaculaire de l'ancienne architecture monumentale ; au profit d'organisations topologiques commandant une participation générale. Nous jouerons sur la topophobie et créerons une topophilie. Le situationniste considère son environnement et lui-même comme plastiques.

La nouvelle architecture pourra commencer ses premiers exercices pratiques par le détournement de blocs affectifs d'ambiance anciennement définis (le château, par exemple). L'emploi du détournement, dans l'architecture comme pour construire des situations, marque le réinvestissement des produits qu'il s'agit de soustraire aux fins de l'actuelle organisation économique-sociale, et la rupture avec le souci formaliste de créer abstraitement de l'inconnu. Il s'agit de libérer d'abord les désirs existants, de les déployer dans les dimensions nouvelles d'une réalisation inconnue.



C'est ainsi que les recherches dans la voie d'un art direct des situations viennent d'avancer sans doute considérablement avec la première ébauche d'une notation préalable des lignes de force des événements d'une situation projetée. Il s'agit de schémas, d'équations où les participants pourraient choisir quelles inconnues ils vont jouer, sérieusement, sans spectateurs, et sans autre but que ce jeu. Voici assurément un prototype d'arme efficace dans la lutte contre l'aliénation, bonne en tout cas pour rompre avec les affligeantes conventions du libertinage ; une première reprise de l'avance sur la voie fouriériste des « parcours de bonheur ». Il faut ajouter que nous ne soutenons aucune forme souhaitable ou garantie de bonheur. Et aussi que ces schémas, plus ou moins précisés et complétés, ne peuvent servir que de piste de départ pour sauter dans l'inconnu ouvert par un arrangement calculé díévénements. Ces schémas sont encore une application du principe situationniste de la catapulte, observé au cours de la dérive des 29, 30 et 31 mai à Bruxelles et Amsterdam. L'expérience a fait apparaître en ce cas qu'une très forte accélération de la traversée de l'espace social, organisée temporairement et sous des prétextes utilitaires par exemple, pouvait avoir pour effet de projeter brusquement les sujets, au moment où l'accélération cesse, dans une dérive qu'ils parcourent sur leur vitesse acquise. Bien évidemment, on ne doit pas perdre de vue que toute expérience qui peut être montée à partir de bases restreintes, en dépit de sa valeur en renseignements et aussi en propagande, étant seulement à l'échelle du laboratoire, à un degré infinitésimal de l'ensemble social, présentera non seulement une différence d'échelle mais une différence de nature par rapport aux constructions futures de la vie. Mais ce laboratoire hérite de toutes les créations d'une sphère culturelle épuisée ; et en prépare le dépassement concret.


Voici donc les ultimes avant-postes de la culture. Au-delà, commence la conquête de la vie quotidienne.

« La frontière situationniste », Internationale Situationniste, numéro 5, décembre 1960 (La rédaction de ce bulletin appartient au Conseil Central de l'I.S. : DEBORD, JORN, KOTANYI, NASH, STURM, WYCKAERT)

LA MINUTE DE VÉRITÉ (Décembre 1960)



« Les soussignés, considérant que chacun doit se prononcer sur des actes qu'il est désormais impossible de présenter comme des faits divers de l'aventure individuelle ; considérant qu'eux-mêmes, à leur place et selon leurs moyens, ont le devoir d'intervenir, non pas pour donner des conseils aux hommes qui ont à se décider personnellement face à des problèmes aussi graves, mais pour demander à ceux qui les jugent de ne pas se laisser prendre à l'équivoque des mots et des valeurs, déclarent :

« - Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien.

« - Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d'apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français.

« - La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres. »

Telles sont les conclusions d'une Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre díAlgérie, signée par 121 artistes et intellectuels, qui a été publiée au début de septembre. Des poursuites ayant été aussitôt engagées, et les premières inculpations notifiées, dans le courant du mois de septembre, 60 à 70 noms s'ajoutèrent à la première liste ; dont certains étaient connus pour être assez éloignés de tout radicalisme politique. Pour briser ce mouvement, le gouvernement n'hésita pas à recourir à des sanctions exceptionnelles, annoncées le 28 septembre. Tandis que les fonctionnaires (généralement de l'enseignement) étaient suspendus, tous les signataires se voyaient bannis de la radio-télévision, leurs noms mêmes ne pouvant plus y être cités ; et rejetés des théâtres subventionnés ou des films normalement enregistrés par le Centre National du Cinéma. En outre, à ce jour, les peines maximales relatives au délit reconnu dans ce texte, passaient de plusieurs mois à plusieurs années de prison. Par ces mesures, le gouvernement admettait qu'il ne pouvait contenir l'extension du scandale qu'au moyen d'une guerre ouverte contre toute la liberté culturelle dans ce pays. Ces extrémités paraissent d'ailleurs avoir été peu payantes puisque plus de 60 signatures se portèrent après cette date sur la déclaration interdite - qui totalise à ce jour 254 signatures au moins. Et puisque les inculpations ne se succèdent qu'avec une grande lenteur.

L'effet de la « Déclaration des 121 », grâce à la publicité que la répression lui assurait en France et à l'étranger, fut loin díêtre négligeable. On vit l'intelligence garantie française se compter sur un noble manifeste qui appelait le pouvoir à frapper plus vite et plus fort contre l'anti-France ; le spirituel journal de l'intellectuel Poujade stigmatiser sur huit colonnes à la une « le manifeste des pédérastes » ; et certains vieux spécialistes de la mise en question totale des « perspectives » sociales se questionner promptement sur leur propre participation à cet excès, et s'employer aussitôt à détourner des signatures vers une pétition respectueuse, par laquelle la Fédération de l'Éducation Nationale faisait savoir qu'elle souhaitait que cette guerre se terminât par une négociation (on pense particulièrement à E. Morin et C. Lefort).

Dans la couche culturelle, le mérite de cette déclaration est d'avoir apporté une ligne de séparation fort nette. Les signataires ne représentent nullement une politique d'avant-garde, ni un programme cohérent, ni même un rassemblement dont - en dehors de ce geste - on pourrait approuver la plupart des individus. Mais tous ceux qui n'ont pas voulu, dans ces circonstances, prendre parti pour la cause indivise de la liberté des Algériens et des intellectuels français poursuivis, ont contresigné, au contraire, l'aveu que toutes leurs éventuelles prétentions à rôder encore parmi les problèmes d'un « avant-gardisme » quelconque devront être traitées toujours par le rire et le mépris. C'est ainsi que l'on ne s'étonne pas de n'avoir guère revu dans cette galère les crétins qui avaient organisé quelques mois auparavant un anti-procès, où leur idée-force, pour compenser leur hideuse déficience artistique, sociale et intellectuelle, était que l'on devait rejeter tout jugement pour que la liberté soit vraiment défendue. Fidèles à eux-mêmes, ils n'ont pas jugé qu'il y ait eu quelque liberté à défendre avec les 121.

Politiquement, cette déclaration n'a pas été sans servir au relatif réveil de l'opinion française depuis trois mois. Le soir du 27 octobre, malgré l'éclatant sabotage des communistes, et le frein de toutes les bureaucraties syndicales, la jeunesse, surtout étudiante, a pu mener une première manifestation de rue contre la guerre. Une certaine prise de conscience s'opère, après des années de mystifications et de démissions.

Le 11 décembre, la révolution algérienne, avec l'intervention des masses dans les rues d'Alger et d'Oran, a fait entendre aux sourds les plus résolus qu'elle était en effet « la cause du peuple algérien » dans son ensemble. Le même scandale n'est plus exprimé par un tract des intellectuels, mais avec le sang des foules désarmées. Il s'adresse toujours, finalement, au prolétariat de France, dont l'intervention seule pourrait achever la guerre vite et bien.


« La minute de vérité », Internationale Situationniste, numéro 5, décembre 1960 (La rédaction de ce bulletin appartient au Conseil Central de l'I.S. : DEBORD, JORN, KOTANYI, NASH, STURM, WYCKAERT)

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DÉCLARATION SUR LE DROIT À L'INSOUMISSION DANS LA GUERRE D'ALGÉRIE

(6 septembre 1960)

Un mouvement très important se développe en France, et il est nécessaire que l’opinion française et internationale en soit mieux informée, au moment où le nouveau tournant de la guerre d’Algérie doit nous conduire à voir, non à oublier, la profondeur de la crise qui s’est ouverte il y a six ans.


De plus en plus nombreux, des Français sont poursuivis, emprisonnés, condamnés, pour s’être refusés à participer à cette guerre ou pour être venus en aide aux combattants algériens. Dénaturées par leurs adversaires, mais aussi édulcorées par ceux-là mêmes qui auraient le devoir de les défendre, leurs raisons restent généralement incomprises. Il est pourtant insuffisant de dire que cette résistance aux pouvoirs publics est respectable. Protestation d’hommes atteints dans leur honneur et dans la juste idée qu’ils se font de la vérité, elle a une signification qui dépasse les circonstances dans lesquelles elle s’est affirmée et qu’il importe de ressaisir, quelle que soit l’issue des événements.

Pour les Algériens, la lutte, poursuivie, soit par des moyens militaires, soit par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque. C’est une guerre d’indépendance nationale. Mais, pour les Français, quelle en est la nature ? Ce n’est pas une guerre étrangère. Jamais le territoire de la France n’a été menacé. Il y a plus : elle est menée contre des hommes que l’Etat affecte de considérer comme français, mais qui, eux, luttent précisément pour cesser de l’être. Il ne suffirait même pas de dire qu’il s’agit d’une guerre de conquête, guerre impérialiste, accompagnée par surcroît de racisme. Il y a de cela dans toute guerre, et l’équivoque persiste.
En fait, par une décision qui constituait un abus fondamental, l’Etat a d’abord mobilisé des classes entières de citoyens à seule fin d’accomplir ce qu’il désignait lui-même comme une besogne de police contre une population opprimée, laquelle ne s’est révoltée que par un souci de dignité élémentaire, puisqu’elle exige d’être enfin reconnue comme communauté indépendante.
Ni guerre de conquête, ni guerre de « défense nationale », ni guerre civile, la guerre d’Algérie est peu à peu devenue une action propre à l’armée et à une caste qui refusent de céder devant un soulèvement dont même le pouvoir civil, se rendant compte de l’effondrement général des empires coloniaux, semble prêt à reconnaître le sens.


C’est, aujourd’hui, principalement la volonté de l’armée qui entretient ce combat criminel et absurde, et cette armée, par le rôle politique que plusieurs de ses hauts représentants lui font jouer, agissant parfois ouvertement et violemment en dehors de toute légalité, trahissant les fins que l’ensemble du pays lui confie, compromet et risque de pervertir la nation même, en forçant les citoyens sous ses ordres à se faire les complices d’une action factieuse et avilissante. Faut-il rappeler que, quinze ans après la destruction de l’ordre hitlérien, le militarisme français, par suite des exigences d’une telle guerre, est parvenu à restaurer la torture et à en faire à nouveau comme une institution en Europe ?

C’est dans ces conditions que beaucoup de Français en sont venus à remettre en cause le sens de valeurs et d’obligations traditionnelles. Qu’est-ce que le civisme lorsque, dans certaines circonstances, il devient soumission honteuse ? N’y a-t-il pas des cas où le refus est un devoir sacré, où la « trahison » signifie le respect courageux du vrai ? Et lorsque, par la volonté de ceux qui l’utilisent comme instrument de domination raciste ou idéologique, l’armée s’affirme en état de révolte ouverte ou latente contre les institutions démocratiques, la révolte contre l’armée ne prend-elIe pas un sens nouveau ?

Le cas de conscience s’est trouvé posé dès le début de la guerre. Celle-ci se prolongeant, il est normal que ce cas de conscience se soit résolu concrètement par des actes toujours plus nombreux d’insoumission, de désertion, aussi bien que de protection et d’aide aux combattants algériens. Mouvements libres qui se sont développés en marge de tous les partis officiels, sans leur aide et, à la fin, malgré leur désaveu. Encore une fois, en dehors des cadres et des mots d’ordre préétablis, une résistance est née, par une prise de conscience spontanée, cherchant et inventant des formes d’action et des moyens de lutte en rapport avec une situation nouvelle dont les groupements politiques et les journaux d’opinion se sont entendus, soit par inertie ou timidité doctrinale, soit par préjugés nationalistes ou moraux, à ne pas reconnaître le sens et les exigences véritables.

Les soussignés, considérant que chacun doit se prononcer sur des actes qu’il est désormais impossible de présenter comme des faits divers de l’aventure individuelle ; considérant qu’eux-mêmes, à leur place et selon leurs moyens, ont le devoir d’intervenir, non pas pour donner des conseils aux hommes qui ont à se décider personnellement face à des problèmes aussi graves, mais pour demander à ceux qui les jugent de ne pas se laisser prendre à l’équivoque des mots et des valeurs, déclarent :

Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien.

Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français.

La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres.

Arthur ADAMOV - Robert ANTELME - Georges AUCLAIR - Jean BABY - Hélène BALFET - Marc BARBUT - Robert BARRAT - Simone de BEAUVOIR - Jean-Louis BEDOUIN - Marc BEIGBEDER - Robert BENAYOUN - Maurice BLANCHOT - Roger BLIN - Arsène BONNAFOUS-MURAT - Geneviève BONNEFOI - Raymond BORDE - Jean-Louis BORY - Jacques-Laurent BOST - Pierre BOULEZ - Vincent BOUNOURE - André BRETON - Guy CABANEL - Georges CONDAMINAS - Alain CUNY - Dr Jean DALSACE - Jean CZARNECEI - Adrien DAX - Hubert DAMISCH - Bernard DORT - Jean DOUASSOT - Simone DREYFUS - Marguerite DURAS - Yves ELLEOUËT - Dominique ÉLUARD - Charles ESTIENNE - Louis-René des FORETS - Dr Théodore FRAENKEL - André FRENAUD - Jacques GERNET - Edouard GLISSANT - Anne GUÉRIN - Daniel GUÉRIN - Jacques HOWLETT - Edouard JAGUER - Pierre JAOUEN - Gérard JARLOT - Robert JAULIN - Alain JOUBERT - Henri KREA - Robert LAGARDE - Monique LANGE - Claude LANZMANN - Robert LAPOUJADE - Henri LEFEBVRE - Gérard LEGRAND - Michel LEIRIS - Paul LEVY - Jérôme LINDON - Eric LOSFELD - Robert LOUZON - Olivier de MAGNY - Florence MALRAUX - André MANDOUZE - Maud MANNONI - Jean MARTIN - Renée MARCEL-MARTINET - Jean-DanieI MARTINET - Andrée MARTY-CAPGRAS - Dionys MASCOLO - François MASPERO - André MASSON - Pierre de MASSOT - Jean-Jacques MAYOUX - Jehan MAYOUX - Théodore MONOD - Marie MOSCOVICI - Georges MOUNIN - Maurice NADEAU - Georges NAVEL - Claude OLLIER - Hélène PARMELIN - Marcel PÉJU - José PIERRE - André PIEYRE de MANDIARGUES - Edouard PIGNON - Bernard PINGAUD - Maurice PONS - J.-B. PONTALIS - Jean POUILLON - Denise RENE - Alain RESNAIS - Jean-François REVEL - Alain ROBBE-GRILLET - Christiane ROCHEFORT - Jacques-Francis ROLLAND - Alfred ROSMER - Gilbert ROUGET - Claude ROY - Marc SAINT-SAENS - Nathalie SARRAUTE - Jean-Paul SARTRE - Renée SAUREL - Claude SAUTET - Jean SCHUSTER - Robert SCIPION - Louis SEGUIN - Geneviève SERREAU - Simone SIGNORET - Jean-Claude SILBERMANN - Claude SIMON - SINÉ - René de SOLIER - D. de la SOUCHERE - Jean THIERCELIN - Dr René TZANCK - VERCORS - J.-P. VERNANT - Pierre VIDAL-NAQUET - J.-P. VIELFAURE - Claude VISEUX - YLIPE - René ZAZZO.

PROJET UTOPOLIS (Janvier 1961)




Projet Utopolis : Un accord entre le groupe que représente M. Asger Jorn et le Centre « Arti e Costumi », pour la construction d’Utopolis, peut être envisagé aux conditions suivantes :

1°) Le groupe représenté par M. Asger Jorn détient seul la possession et la direction de la réalisation du projet.

2°) La possession inaliénable des terrains et des constructions, et leur entretien, appartiennent entièrement au Centre « Arti e Costumi », ou à la société qu’il pourrait constituer pour le financement et l’exploitation d’Utopolis.

3°) Le groupe représenté par M. Asger Jorn garde toute la gestion « artistique » au sens le plus large de ce terme (et donc la gestion de tous les éléments pouvant conditionner le mode de vie des habitants) dans tout le district d’Utopolis. Ou bien, si ce groupe abandonne ladite gestion, il a un droit de destruction sur l’ensemble des édifices.

4°) Des bâtiments, dont le nombre devra être égal à 1/5 du nombre total des bâtiments d’Utopolis, seront placés en permanence à la disposition du groupe représenté par M. Asger Jorn.


Janvier 1961

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« Asger [Jorn] est arrivé chez moi ce matin. Son explication est qu’il était effectivement au Conseil ! Seulement à distance. Il était entraîné, au sud de Venise, dans une discussion extraordinaire avec le fameux Marinotti qui fait des propositions énormes, justement sur le sujet que nous avons traité au Conseil (construire une ville)…L’affaire est tellement grosse — à première vue — et si délicate, qu’elle nécessite d’abord que tous les situationnistes observent un absolu secret sur ces possibilités. Et, ensuite, que nous ayons beaucoup de lucidité et des calculs soigneusement pesés avant de marcher dans cette direction. Mais nos conclusions sur la « société anonyme », etc. viennent exactement à leur heure, et nullement en avance.Ce que j’ai dit à Alsemberg sur la proximité de notre reconnaissance comme avant-garde artistique d’un type tout de même très spécial ; et sur les cartes qu’il faudrait alors être prêts à jouer dans une très courte période d’accélération rapide, pour transformer nos pouvoirs artistiques en pouvoirs plus larges — se trouve nettement confirmé. Et surtout, je crois qu’il nous faut prévoir comme, peut-être, extrêmement rapproché, ce moment de transformation (où il faudra savoir jouer très vite).
Guy DEBORD à Maurice & Rob WYCKAERT, 6 décembre 1960.

En réponse à ta lettre, reçue aujourd’hui.Je suis absolument d’accord avec ton idée de faire verser entièrement à Frankin les deux millions que Marinotti veut retenir pour le mouvement situationniste.Du point de vue de la justice, c’est incontestablement le meilleur parti, parce qu’il est le plus oppressé économiquement, de nous tous.Du point de vue de la propagande (la stupeur et l’indignation garanties chez les idéologues arrivistes de la gauche), c’est un résultat énorme.Et je crois qu’il est difficile de défier plus magnifiquement l’idée dominante de paiement et valorisation monétaire des recherches spirituelles, puisque Frankin sera “payé” 2 millions pour 3 articles dans notre revue. Toutes les autres revues du monde deviendront très pauvres en comparaison.D’autre part, je pense que si Marinotti exécute à très bref délai ce geste, sa bonne volonté sera suffisamment prouvée pour que nous envisagions un travail dans une liberté réciproque, comme tu le dis, par étapes successives discutées séparément.


Guy DEBORD à Asger JORN, 31 janvier 1961.

Excellentes nouvelles de Marinotti, tout à fait saisi par notre projet, avançant des contre-propositions très intelligentes, et intéressantes pour nous, afin de ne pas souscrire à toutes nos terribles conditions. Le résultat est donc atteint : il n’a pas rompu et il a bien compris sur quel ton il faut s’adresser à nous. Les perspectives, même immédiates, sont maintenant très favorables.


Guy DEBORD à Maurice WYCKAERT, 4 février 1961.



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Le Conseil Central de l’I.S. s’est réuni pour la deuxième fois du 6 au 8 janvier, à Paris. La plus grande part de son travail a été consacrée à l’étude de la construction d’une ville expérimentale à partir de certaines conditions avancées par un centre culturel italien. L’I.S. a admis que l’on ne pouvait poursuivre ces pourparlers que dans la perspective d’un droit reconnu aux bâtisseurs sur l’aménagement de l’ensemble du mode de vie dans cette zone ; plus la disposition permanente de 1/5 des édifices ; plus un droit de destruction des bâtiments en cas d’obstacle apporté à leur gestion (ce dernier préalable a conduit depuis à la mise en sommeil de la négociation). Kotányi avait proposé de présenter ce projet comme une ville thérapeutique de jeu, soulignant que “les idées thérapeutiques de la psychologie moderne n’ont jamais été réalisées dans la construction” ; et, plus précisément, d’envisager la réalisation des architectures décrites par Sade. Il avait également montré que “l’industrie militaire est la mesure actuelle de toute la capacité technique de la société. Nos projets impliquent des techniques qui dépassent notoirement les capacités de l’industrie du bâtiment. Il s’agit d’atteindre des crédits égaux à ceux des recherches militairement orientées” (par exemple ce cyclotron de Genève, produit par la mise en commun des ressources de plusieurs États). Jorn approuve, constatant que “pour les possesseurs des ressources culturelles, les artistes sont des hommes des cavernes, à qui on laisse le droit, quand ils en sortent, d’aller chercher les débris métalliques de l’industrie pour les intégrer à leurs sculptures. Nous pensons corriger cette petite erreur ! Modestement, nous revendiquons le droit de commencer l’art moderne, c’est-à-dire de sortir des cavernes de la civilisation artistique”. Jørgen Nash précise que “toutes les constructions utopiques ont été formulées sur la base d’une ville idéale. Nous sommes contre l’idéal. Nous avons à faire la critique du perfectionnisme idéaliste dans l’ancienne conception utopique (et cette critique de Fourier). Nous ne donnons rien comme satisfaisant”. Le Conseil a adopté un certain nombre d’hypothèses de base pour la définition de cette micro-ville expérimentale, dans une île inhabitée proche des côtes méridionales de l’Italie.

— Renseignements situationnistes (Internationale situationniste, n° 6, août 1961).

L'AVENTURE (Décembre 1960)




Les conditions du travail de l'I.S. expliquent à la fois sa discipline et les formes d'hostilité qu'elle rencontre. L'I.S. ne veut pas tenir sa place dans l'édifice artistique actuel, mais le sape souterrainement. Les situationnistes sont dans les catacombes de la culture connue.

Quiconque a un peu vu le milieu social qui est défini par la propriété spécialisée des choses culturelles, sait bien que tout le monde y méprise à peu près tout le monde, et que chacun y ennuie tous les autres. Mais c'est une condition non dissimulée de ce milieu, une constatation claire pour tous ; c'est même la première banalité que les individus s'y transmettent dans le premier moment de toute conversation. À quoi tient donc leur résignation ? Évidemment au fait qu'ils ne peuvent être porteurs d'un projet commun. Chacun reconnaît alors dans les autres sa propre insignifiance et son conditionnement : précisément, la démission qu'il a dû souscrire lui-même pour participer à ce milieu séparé, et à ses fins réglées.

Pris dans ce cadre, les gens n'ont ni le besoin ni la possibilité objective d'aucune sorte de sanction. Ils se retrouvent toujours, au même point, poliment. Les dissentiments, personnels ou idéologiques, restent secondaires par rapport à cette communauté. Pour l'I.S., et la lutte qu'elle se propose, l'exclusion est une arme possible et nécessaire.

C'est la seule arme de tout groupe fondé sur la liberté complète des individus. Personne parmi nous n'aime contrôler ni juger, et ce contrôle vaut par son usage pratique, non comme sanction morale. Le « terrorisme » de l'exclusion dans l'I.S. ne peut en rien se comparer aux mêmes pratiques dans des mouvements politiques, par des bureaucraties tenant un pouvoir. C'est au contraire l'extrême ambiguïté de la condition des artistes, à tout moment sollicités de s'intégrer dans la petite sphère du pouvoir social à eux réservée, qui impose une discipline. Cette discipline définit nettement une plate-forme incorruptible, dont l'abandon ne se rattrapera pas. Autrement, il y aurait rapidement osmose entre cette plate-forme et le milieu culturel dominant, par la multiplicité des sorties et des rentrées. La question de l'avant-garde culturelle aujourd'hui nous paraît ne pouvoir être posée qu'au niveau d'un ensemble, non seulement de travaux collectifs, mais d'une collectivité de problèmes en interaction. Il y a donc des gens qui ont été exclus de líI.S. Certains se sont intégrés au monde qu'ils combattaient ; d'autres níarrivent qu'à se rapprocher misérablement entre eux, alors qu'ils níont en commun que leur rupture avec nous, précisément survenue pour des raisons opposées. D'autres restent dignes dans l'isolement, et nous avons été bien placés pour connaître leurs talents. Pensons-nous qu'en sortant de l'I.S. ils ont rompu avec l'avant-garde ? Oui, nous le pensons. Il n'y a pas, pour le moment, une autre organisation réunie en vue díune tâche de cette ampleur.



Les objections d'ordre sentimental nous paraissent recouvrir la plus profonde mystification. Toute la formation économique-sociale tend à faire prédominer le passé, à fixer l'homme vivant, à le réifier en marchandise. Ainsi, un monde sentimental où les goûts et les relations avec les gens recommencent est le produit direct du monde économique et social où les gestes doivent être répétés chaque jour, dans l'esclavage de la production capitaliste. Le goût du faux-nouveau exprime sa nostalgie malheureuse.

Les injures contre l'I.S., et surtout quand elles proviennent de gens qui ont été au préalable exclus de cet accord, sont d'abord une mesure de la passion personnelle qui a pu s'y employer. Renversée en hostilité sans réserve, une telle passion a pu faire dire que nous étions des fainéants, des staliniens, des imposteurs, et cent autres traits bien trouvés. L'un a dit que l'I.S. n'était rien d'autre qu'une entente économique bien organisée pour le trafic de l'art moderne ; mais d'autres ont avancé que c'était plutôt pour le trafic de la drogue. D'autres encore affirment que nous n'avons jamais vendu de la drogue, ayant nous-mêmes un trop vif penchant pour sa consommation. Ou font le compte de nos vices sexuels. On s'est emporté jusqu'à nous traiter d'arrivistes.

Ces attaques ont été longtemps chuchotées autour de nous par les mêmes gens qui affectaient publiquement de nous ignorer. Mais ce silence commence maintenant à être rompu de plus en plus fréquemment par de vives critiques publiques. Ainsi ce récent numéro spécial de Poésie Nouvelle qui mêle à beaucoup d'accusations de ce calibre, deux ou trois contre-sens peut-être sincères. Ces gens nous définissent comme étant des « vitalistes », quoique nous ayons fait la plus radicale critique de la pauvreté de toute la vie permise ; et sont si parfaitement englués dans le monde du spectacle que, pour rattacher notre conception de la situation à quelque chose qu'ils connaissaient, ils ne sont pas allés chercher plus loin que dans l'historique des prétentions de la mise en scène de théâtre. (Les mêmes tenants d'un néo-lettrisme, en présentant en juin dernier une exposition d'art « supertemporel » qui appelait une collaboration ultérieure du public, ont voulu aussi intégrer l'anti-art de l'I.S., et particulièrement la peinture détournée d'Asger Jorn, mais en le transcrivant dans leur système métaphysique d'un spectacle signé pour toujours, qui cherche à porter jusque dans la néantisation totale de l'art lui-même les ambitions ridicules de l'artiste officiel du siècle dernier.)

À cette néantisation d'une culture, nous ne doutons pas qu'appartiennent aussi certaines manifestations d'un art critique employé en ce moment par le courant situationniste. Non seulement la peinture détournée mais par exemple l'unité scénique dont une préface est publiée dans ce numéro, ou un film comme Critique de la Séparation.

La différence, c'est que toute notre action dans la culture s'est liée à un programme de renversement de cette culture elle-même ; et à la formation et au progrès d'une instrumentation nouvelle, qui est la force situationniste organisée.

De curieux émissaires voyagent à travers l'Europe, et plus loin ; se rencontrent, porteurs d'incroyables instructions.

À la question : Pourquoi avons-nous favorisé un regroupement si passionné dans cette sphère culturelle, dont pourtant nous rejetons la réalité présente ? - la réponse est : Parce que la culture est le centre de signification d'une société sans signification. Cette culture vide est au coeur d'une existence vide, et la réinvention d'une entreprise de transformation générale du monde doit aussi et d'abord être posée sur ce terrain. Renoncer à revendiquer le pouvoir dans la culture serait laisser ce pouvoir à ceux qui l'ont. Nous savons bien que la culture à abattre ne tombera réellement qu'avec la totalité de la formation économique-sociale qui la soutient. Mais, sans plus attendre, l'Internationale situationniste se propose de l'affronter sur toute son étendue, jusqu'à imposer un contrôle et une instrumentation situationnistes autonomes contre ceux que détiennent les autorités culturelles existantes, c'est-à-dire jusqu'à un état de double pouvoir dans la culture.

« L'Aventure », Internationale Situationniste, numéro 5, décembre 1960 (La rédaction de ce bulletin appartient au Conseil Central de l'I.S. : DEBORD, JORN, KOTANYI, NASH, STURM, WYCKAERT)

Friday, October 20, 2006

AUTOUR DU TERRORISME ET DE L'ÉTAT (avril-août 1978 ; août-septembre 1980 ; février 1981-février 1982)


Correspondance entre Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti (avril-août 1978)

(Publication originale : Éditions Champ Libre, Correspondance, vol. 2, Paris, Éditions Champ Libre, novembre 1981, 97-118)


Lettre de Guy Debord à Gianfranco Sanguinetti

Le 21 avril 1978


La "Brigade Rouge" a fait des progrès constants depuis la bombe de Milan, dans l’inflation des enjeux — Moro n’est plus que Calabrese — mais non dans les méthodes : ils ont toujours su tuer efficacement, et l’exploitation des coups souffre encore de la même mise en scène pauvre, illogique, pleine d’hésitations et de contradictions.

Des gauchistes, aussi stupides que puissent être leurs intentions et leur stratégie, n’auraient en aucun cas pu opérer par eux-mêmes de cette manière. D’abord, s’ils n’étaient pas couverts, ils auraient agi de façon à perdre moins de temps depuis l’enlèvement (car la possibilité qu’ils soient déjà infiltrés ou se trouvent un jour dénoncés à quelque niveau, celle aussi qu’ils fassent quelque bêtise, ou rencontrent quelque malchance, seraient évidemment apparues au moins à l’un d’entre eux). Ils auraient tout de suite, clairement et avec la plus pressante insistance, demandé quelque chose : soit la libération de prisonniers — comme dans le cas de Baader —, soit la diffusion de leur propagande, soit la révélation de certaines pratiques récentes de l’État démo-chrétien semi-stalinisé, à travers des aveux extorqués à Moro, ou tout simplement attribués à Moro. Mais ils sont naturellement indifférents au sort des quelques accusés de Turin ; ils n’ont aucune thèse discernable ; ils ne veulent pas compromettre le personnel de l’État, qui d’ailleurs n’a montré aucune crainte de ce côté-là.

Je suppose que l’intelligence du peuple italien, qui ne s’exprime pas dans les mass media, a en très grande partie compris tout cela. D’où les divers rebondissements des derniers jours. Moro serait "suicidé" pour donner mieux l’impression d’un style terroriste traduit de l’allemand (et alors son corps serait dans un lac qui peut-être contenait justement un autre corps, mais on corrige que ledit corps était ailleurs, car on a dû songer que la simple coïncidence serait étrange, et que les informations sur les incidents advenus dans les campagnes les plus reculées sont plus accessibles chez les carabiniers que chez les terroristes urbains). Dans le cinéma hollywoodien, on dit : "Coupez : On refait la scène. Elle manquait de naturel." Alors Moro n’est plus suicidé, et on veut maintenant l’échanger dans un court délai. Etc.

L’affaire est évidemment conduite par des ennemis du compromis historique, mais non des ennemis révolutionnaires. Les gauchistes sont ordinairement si naïfs, même en Italie, qu’ils tombent assez volontiers en ces occasions dans des discussions pleinement théologiques sur les problèmes de la violence révolutionnaire, comme cet enfant de chœur à qui son esthétisme passéiste de "l’attentat anarchiste" avait fait croire autrefois qu’Oswald avait abattu Kennedy. C’est donc une discussion à peu près sur le modèle : "Si Dieu existait, aurait-il enlevé Moro ?" Mais ne devrait-on pas dire plutôt : "Peut-être que Censor existe, et qu’il a changé de politique ?"

Les staliniens savent évidemment qui dirige ce coup contre eux. Le fond fragile de leur politique, c’est que tous les démo-chrétiens sont officiellement leurs amis. Certains de leurs amis exercent cette pression contre d’autres de leurs amis. Les staliniens disent qu’il ne faut pas céder : et que peuvent-ils dire d’autre ? L’omertà régira ces rapports jusqu’à la fin. Mais que va donner effectivement cette pression, poussée à ce point ? Les choses qui sont dites ne sont que des signes chiffrés d’un affrontement qui se joue ailleurs. On a pris de grands risques pour démontrer que l’entrée des staliniens dans la majorité n’a pas ramené l’ordre, tout au contraire. Il ne faut pas oublier que si du point de vue de la révolution, et aussi du point de vue d’un certain capitalisme moderne à la Agnelli, la participation stalinienne ne change absolument pas la nature de la société de classes, il existe d’autres secteurs du capitalisme dont les intérêts, ou même les passions, sont complètement opposés au coût de ce changement, et en font ouvertement un casus belli.

Les staliniens sont cruellement embarrassés (l’euro-communisme a déjà échoué, en France comme en Espagne). Mais si le public d’aujourd’hui est étonné par de telles énormités, les chefs staliniens, et quelques autres vieux antifascistes, ont vu tout cela, et mieux, dans une autre Espagne, au temps de leur jeunesse, quand on enlevait Andrès Nin. C’est là qu’ils ont appris à se taire. Et comme dans les Brigades Internationales ils défendaient la République espagnole en se taisant, ils défendent la République italienne. Et les Républiques qu’ils défendent ainsi ne durent pas longtemps.

Leur obligation de se taire sur divers crimes parce qu’ils se sont tus sur les précédents, cette donnée du problème qui est si bien connue de leurs ennemis et justifie tant d’audace, n’est pas seulement fondée sur leurs propres crimes staliniens d’une autre époque. Ils ont collaboré, par leur silence, au coup de 1969, dont tout le reste est sorti. Parce qu’on n’a pas cru savoir, puis su sans le savoir, puis su sans conclure, que l’État avait commencé le terrorisme à Milan (qui sollicite d’être invité à un bout de la table de l’État, malgré ses propres antécédents louches, ne dira pas à haute voix que les assiettes y sont sales), l’Italie politique est entrée dans cette apparente folie. Il n’y a pas eu publiquement d’"affaire Dreyfus", non parce que le scandale était moindre, mais parce qu’aucun parti n’a jamais exigé une conclusion vraie. Ainsi l’Italie, qui avait eu un "mai rampant" a aggravé sa maladie par une "affaire Dreyfus rentrée".

Ceux qui ont décidé l’enlèvement de Moro n’ont peut-être pas justement calculé toutes les conséquences, et leur interaction ; mais ils les ont certainement pesées. Ils sont prêts à tout pour obtenir un changement maintenant, et ils sont maintenant objectivement contraints de l’obtenir. Celui qui a fait cela montre, du même coup, qu’il peut faire pire. Ce qui est en ce moment provoqué et terrorisé, c’est tout le camp du "compromis historique". On voit déjà comment il réagit. Si la pression ne réussit pas très prochainement dans une sorte de douceur, un coup de force est obligatoirement programmé.

Les expérimentateurs qui opèrent en Italie, et commencent à en faire le laboratoire européen de la contre-révolution, sont habitués à une complicité générale de tous ceux qui ont la parole, complicité qui, poussée à ce point, donne au pays une fausse allure d’imbécillité générale. Mais on sait très bien qu’il y a eu une ou deux exceptions. J’ai connu un homme qui passait son temps parmi les "sfacciate donne fiorentine", et qui aimait s’encanailler avec tous les ivrognes des mauvais quartiers. Mais il comprenait tout ce qui se passait. Il l’a montré une fois. On sait qu’il pourrait encore le faire. Il est donc considéré aujourd’hui par certains comme l’homme le plus dangereux d’Italie.

Cavalcanti



Lettre de Gianfranco Sanguinetti à Guy Debord

I Fagiolini, le 1er juin 1978


Mon cher Cavalcanti,

Si, pour qu’il ne me soit interdit de te lire, est-il nécessaire qu’on enlève Moro, cet enlèvement a au moins eu cette utilité ! Et si, pour que je puisse à nouveau te parler librement, fallait-il dix scandales ou une révolution, je ne demanderais pas mieux. Malheureusement, je n’ai reçu qu’hier la lettre datée du 21 avril et parvenue au Doge, qui a été longtemps à l’étranger. Le silence précédent, qui avait duré trois longues saisons m’a tellement attristé qu’il m’a rendu infirme pendant tout ce temps. Et cette sotte de Paola me dit par téléphone qu’elle a aussi une lettre pour moi, mais qu’elle ne me l’a encore envoyée. Cette fille est si lente en toute chose qu’elle vient de quitter son mari seulement maintenant !

Le 16 mars, jour de l’enlèvement de Moro, j’étais à Milan où j’avais rendez-vous avec le Doge dans l’après-midi. Au matin, lorsque la nouvelle du coup de Rome rebondissait dans tous les coins d’Italie, le hasard a voulu que je rencontre dans la rue Pietro Valpreda, auquel j’ai tout de suite demandé si cette fois-ci pouvait-il produire un alibi meilleur que celui de l’autre fois. Puisqu’il m’a dit qu’il n’en avait aucun, et moi non plus, je lui ai répondu que rien ne tombait mieux pour moi que de se faire voir ensemble ce matin-là : car personne ne m’aurait inquiété si je pouvais prouver, pour n’importe quelle éventualité qui pouvait s’ensuivre, que j’étais avec un personnage tout à fait brûlé, et que donc personne n’aurait plus osé déranger une deuxième fois. Il m’a ensuite invité chez lui, pour écouter les premières nouvelles, et c’est là que je lui ai proposé, puisqu’il est si connu dans le monde entier en relation à la provocation de 69, de faire tout de suite une magnifique déclaration publique et imprimée, où d’un ton tout à fait sarcastique il "revendiquait" gaiement cette nouvelle provocation, puisqu’elle provenait clairement de la même personne qui avait mis la bombe de Piazza Fontana. Je lui avais même écrit un petit texte ; mais tu sais qu’il n’est pas l’homme le plus hardi de Milan, ni le plus lucide : et donc il a refusé d’une manière catégorique, avec l’argument qu’il en a plein les bottes de prisons, de police et de provocations. Il m’a offert une petite bouteille de Barbera qui était la seule chose sans exception qu’il pouvait m’offrir, outre l’alibi. Et maintenant, depuis quelques jours, il vient d’être condamné sans appel à dix mois de prison ferme pour avoir jadis insulté le ministère public Occorsio (qui a ensuite été tué à Rome, officiellement par des néo-fascistes, mais qui avait été l’un de ceux qui avaient monté juridiquement l’accusation contre Valpreda). Et ainsi il retourne en prison sans gloire après en être sorti sans mérite personnel ; et le fait d’en avoir les bottes pleines ne le sauvera point de cette dernière beffa que notre "justice" se fait de lui !

Quant à ma position particulière, dans cette époque trouble, j’ai pensé tout de suite que si en 1969 il aurait été fort dangereux de ne pas passer dans la clandestinité, en 1978 passer à la clandestinité aurait été la plus dangereuse chose que je pouvais faire. En fait, dès la première heure, quiconque étant recherché n’était trouvé tout de suite, après l’enlèvement de Moro, avait droit à une grande photo sur les journaux, avec tout ce qui pouvait s’ensuivre. Je suis donc retourné au plus tôt à la campagne, où je vis dans une relégation volontaire, pour ainsi dire, et où rien ne peut être clandestin, tout le monde voyant tout le monde ; et je n’ai pas manqué de me faire voir tous les mardis au marché, où rôdent des carabiniers, sans plus jamais bouger d’ici. Bref, j’ai "cultivé mon jardin" et mes oliviers, comme n’importe quel gentleman, cazzo, doit faire à la campagne.

Le choix a été bon et, s’il ne m’a pas évité d’être ennuyé, comme tu vas voir, m’a certainement évité des plus graves ennuis. Par contre, beaucoup de gauchistes sont passés à la clandestinité, par bêtise et par mythomanie de la "répression", et maintenant sont recherchés et pris tous les jours, sans aucune meilleure raison que leur absence.

Ton analyse du 21 avril est la chose du monde qui ressemble le plus à cette fameuse lettre que Messer Niccolò écrivait de Marignano, je crois, à ce Bartolomeo Cavalcanti, et correspond parfaitement à celle que j’avais fait, et commencé à écrire, quoique d’une façon moins serrée, en forme de petit pamphlet, sous le titre de "Ultimo Avvertimento al signor Giulio Andreotti sul terrorismo — ovvero contributo al disintossicare l’opinione del pubblico circa il rapimento di Aldo Moro, e gli attentati che seguiranno". Pour des différentes raisons, je n’ai pu ni le publier ni même l’achever. Entre autres, je donnais cette "preuve" : que si c’étaient vraiment des gauchistes à faire ce coup, alors cela signifierait que pour la première fois l’État italien ne nous mentait pas, en matière de terrorisme ; mais cela, étant inouï, doit être exclu. Et, de toute façon, je disais, si même Andreotti ou Berlinguer avaient les preuves que ce coup avait été exécuté, que sais-je ? par la Mafia ou par les "têtes de cuir" allemandes, qu’auraient-ils dit de différent de ce qu’ils disaient ? etc. Et, quant aux staliniens, puisqu’ils parlent par contrevérités, évoquant toujours un "complot ourdi par des centrales réactionnaires" lorsqu’il s’agit d’une révolte prolétarienne spontanée et générale, comme à Rome et à Bologne en 1977, il est tout à fait normal qu’ils n’en parlent jamais, de ce complot, justement quand il s’agit de provocations artificielles comme de 69, ou celles attribuées et revendiquées par les Brigades rouges. Et, pour ce qui concerne les B.R., fort capables de tirer dans les jambes des dirigeants, voire d’en tuer un de temps à autre, elles ne peuvent pas être capables, je ne dis pas de réussir un coup pareil, mais même pas de l’imaginer. Etc., etc. Comme l’annonçait le titre, la fin du court pamphlet devait être une menace à Andreotti (avvertimento c’est un mot de la malavita), menace vague mais d’autant plus lugubre, s’il n’arrêtait pas ces pratiques terroristes. La chose, se présentant comme un terrorisme à l’envers, ou un anti-terrorisme, bien plus inquiétant que la routine terroriste, aurait certainement fait du scandale, d’autant plus que j’aurais été mis en taule trois heures après la parution, pour le moins pour menace au président du Conseil, calomnie, diffusion "di notizie false e tendenziose atte a turbare l’ordine pubblico", et peut-être même pour avoir kidnappé Moro. C’est vraiment dommage que je ne l’ai pas faite, mais quand je te dis que j’étais infirme ce n’est pas pour faire de la rhétorique.

Après, les choses se sont compliquées. Le Doge, venant me trouver pendant la captivité de Moro, me rappelait le mot que tu lui avais dit autrefois à Florence, c’est-à-dire que "en Italie aujourd’hui tout est possible" ; et il ajoutait à cela sa pensée, que "nous autres Italiens nous ne sommes bons à rien, mais nous sommes capables de tout". Ainsi, la suite de l’histoire de Moro et sa fin m’ont amené à n’exclure aucune hypothèse. Et, quoique ce que tu m’avais écrit soit tout à fait vraisemblable et rationnel, tant il est vrai que c’est ce que j’ai aussi pensé, je vais essayer ici de suite d’envisager toute cette histoire dans l’optique inverse : tu vas voir que vraiment tout est possible. Cependant je ne fais cela ni par académie, comme ce sophiste qui faisait l’éloge d’Hélène contre ce que tout Grec pensait de cette pute, ni par esthétisme, comme faisait l’enfant de chœur à propos de Kennedy, de son petit coin tranquille de Bruxelles. Je suis en tous sens au milieu du champ de cette obscure bataille, et peut-être que ce fait même me permet de mieux voir, ou alors me pousse à me tromper plus. Mais, puisque je vis dans cette Italie, serva e pericolosa, pour moi est de la plus grande urgence de ne pas me tromper, ni en croyant une chose, ni en l’excluant a priori : questione di vita o di morte, comme l’on dit ici.

Voici donc mon raisonnement et mon hypothèse. Tu me pardonneras, j’espère, la longueur, mais il me faudrait plus de temps pour le mieux dire. Les gauchistes italiens sont très stupides, évidemment. Mais cette même stupidité, qui d’un côté n’est pas tout à fait suffisante à les rendre tous incapables de quoi que ce soit, d’un autre côté est bien suffisante pour les convaincre que le terrorisme peut être une bonne chose. Et tu sais que le gauchiste italien, à la différence du français, n’est pas contemplatif de la théorie, mais il est contemplatif de la pratique, il est plus édouardien que salvadorien ; et, comme les Français font, de la contemplation de la théorie, un monstre idéologique, les Italiens font, de la contemplation de la pratique, un monstre terroriste. Le mot de Goethe "rien n’est pire qu’une médiocrité active" semble fait pour le gauchiste italien. En fait la même stupidité qui l’avait empêché pour une très longue période de comprendre de qui venait le coup de 69, peut très bien avoir agi par la suite — quand sa provenance lui est devenue confusément claire — pour lui faire "théoriser" que au terrorisme de l’État on répond avec le terrorisme "prolétaire". C’est un fait hors de discussion qu’il y a beaucoup de gauchistes en Italie qui sont devenus terroristes dans ces dernières années, et parmi eux bien de jeunes ouvriers (seulement les groupes connus sont une centaine) ; il reste à voir si un coup pareil est hors de leur portée, ou non. On sait, par exemple, que les gauchistes allemands et les espagnols ont réussi le coup de Schleyer ainsi que celui de Carrero Blanco. Je conviens que les Espagnols avaient une longue expérience d’activité clandestine et de guérilla, et que les Allemands sont probablement mieux organisés. Mais, dans l’hypothèse que j’avance, le problème n’est pas là, mais bien de voir contre qui ont-ils affaire : les "avantages" des allemands et des espagnols sur les terroristes italiens sont compensés à usure par l’avantage constitué par la stupidité incompétente de nos différentes polices, toujours en compétition entre elles pour voir laquelle mérite la palme comme la plus imbécile. Nos terroristes ne sont pas des aigles, mais nos services secrets sont inexistants (pour avoir été écrasés sous le poids même de leur coup de 69 ; par les arrestations de Catanzaro, et finalement pour avoir été démantelés par Andreotti lui-même) ; et, quant à l’efficacité de notre police et de nos carabiniers, pour me servir de ton mot, "poser la question c’est déjà y répondre".

(Voilà une anecdote, à ce propos, mais je pourrais en citer mille autres plus instructives qui me touchent moins. Ils ne sont venus me chercher que le 12 mai passé, lorsque le cadavre de Moro était bien froid, mais après avoir été fouiller la maison de ma sœur de Rome, ainsi que celle de l’autre. Comme si cela n’aurait pas suffi à me mettre en garde, la veille de leur arrivée ils ont pensé bien venir à quatre, en civil sur une voiture normale, pour une inspection des lieux, en feignant d’être des chasseurs alors que la chasse est fermée ici comme partout. Étant à me promener dans mon podere, je ne les ai pas vus, mais ils se sont fait reconnaître par le berger sarde, qu’ils ont salué, et qui en a reconnu un. Dix minutes après j’en étais instruit. Le lendemain matin, à 7 h 30, sont arrivés ici dix-huit (sic !) carabiniers sur plusieurs cas militaires et civils ; moi, qui les attendais de pied ferme depuis deux heures, désormais, je savais par un paysan qu’une de leurs voitures, avec un carabinier et une radio militaire, surveillait ma maison de loin depuis 6 h. Ils étaient armés jusqu’aux dents, avec blouse anti-balles, descendant tous ensemble de leurs cars avec les mitraillettes pointées sur la maison. Il me semblait, en les regardant, de voir un film, et je crois qu’ils s’y croyaient. Le capitaine qui commandait l’opération était tout à fait inepte, car s’il avait fait un tel étalage de forces, et le pont-radio prêt à appeler des renforts, il devait croire avoir affaire à un terroriste ; ou à plusieurs ; mais dans ce cas il ne devait le moins du monde arriver (à dix-huit) du même côté de la colline au sommet de laquelle se trouve ma maison ! À quoi lui avait servi l’inspection de la veille ? Et si même je ne m’y attendais pas à leur visite, chose impossible, ils m’auraient réveillé avec le grand bruit des cinq cars : et, si j’étais un terroriste, avec deux bombes à la main par la fenêtre, j’aurais fait dix-huit morts en un clin d’œil. Ensuite ce vaillant capitaine perd cinq longues minutes pour faire cerner ma maison par dix de ses hommes, avec une manœuvre très iconographique ou chorégraphique, mais très stupide, car la porte devant eux était complètement ouverte. Je l’avais laissée ouverte justement pour "dédramatiser" la situation que j’attendais, mais puisqu’ils ne savaient que je m’y attendais ils auraient dû en profiter. Cette ridicule opération a au moins eu le résultat de me laver du soupçon d’être un terroriste, d’après ce qu’a dit après le capitaine : et là on touche le comble de l’idiotie, car si j’étais un terroriste, et si j’avais voulu ne pas le paraître, j’avais quinze heures de temps pour me débarrasser ou cacher quoi que ce fût. Ensuite, bien qu’ils soient restés ici longtemps, ils ont tout simplement oublié de fouiller mes grandes étables, qu’ils n’ont même pas ouvertes, ni la cave. Et on ne peut même pas dire qu’ils étaient venus pour autre chose, car le mandat du magistrat, qui les autorisait à fouiller même pendant la nuit, disait que j’étais soupçonné d’avoir commis des crimes "contro la personalità dello Stato", id est Moro. Partout ailleurs la police s’est portée d’une façon aussi maladroite. Je ferme cette parenthèse, en disant que le seul résultat de cette opération est que les paysans ont été très excités par ce qui s’était passé ici, qui d’une bouche à l’autre est arrivé jusqu’aux faubourgs d’Arezzo, agrandi et estropié ; j’ai entendu dire qu’on avait finalement trouvé le chef des B.R., par des gens qui ne me connaissaient pas, et par d’autres que j’avais été "découvert" et arrêté.)

Les services secrets italiens ont été pendant longtemps tellement sûrs d’être les seuls à commettre des coups terroristes, que, lorsqu’un terrorisme réel est venu, ils ont été pris complètement au dépourvu. Et, quant à notre police, qui n’est préparée que pour des opérations d’ordre public — alors qu’au point de vue "investigatif" est spécialement incapable (80 % des crimes restent impunis) —, cette même police a toujours été tellement instruite, depuis feu Calabresi, à la fabrication de fausses preuves contre de faux coupables, que vis-à-vis de n’importe quel fait réel, et crime concret, se trouve normalement comme paralysée. Dans l’enquête sur l’affaire Moro, on n’a même pas cherché de trouver des faux coupables, ce qui peut démontrer qu’ils croient qu’ils peuvent en trouver des vrais. S’ils n’en ont pas encore trouvés, cela prouve encore leur incapacité, mais aussi prouve que la tâche n’est pas facile. (D’ailleurs, les Allemands non plus n’ont encore réussi à trouver les kidnappeurs de Schleyer ; et leurs prisons, si sûres, ne suffisent pas à empêcher deux bonnes femmes de sortir un terroriste — quoiqu’on puisse, à ce propos, soupçonner que cette évasion ait été téléguidée par les services de sécurité, justement pour essayer de remonter, à travers celui qui s’est évadé, aux kidnappeurs de Schleyer ; mais, si c’est comme ça, on le verra bientôt.)

Dans la société italienne, où la seule chose stable est son instabilité même, où rien n’est solide et rien ne fonctionne, il n’y aurait pas à s’étonner si des très petits groupes terroristes peuvent, pendant un certain temps, profiter de cette fragilité du système pour apparaître la seule chose solide et qui fonctionne dans ce même panorama de revers sociaux et politiques dont ils sont le produit, et qui leur assure par cela même des succès. Mais on peut aussi dire que ces succès contre ce système, jusqu’à un certain point, ne lui nuisent pas vraiment.

Le fait que le terrorisme porte l’eau au moulin du spectacle, ne prouve pas que ce soient les tenants du spectacle à le diriger toujours, ni prouve que les Brigades rouges soient noires, comme disent les staliniens ; cela prouve tout d’abord que les tenants du spectacle sont encore en état d’exploiter ce que leur police n’arrive pas à réprimer, et prouve aussi l’inconscience et l’impuissance du choix terroriste. Et prouve encore que le système est incomparablement plus capable d’encaisser ces coups que de les empêcher. L’argument du cui prodest appliqué au terrorisme dans la société du spectacle peut n’être d’aucune utilité, car on voit qu’il est combattu dans les intentions, au moins par ceux auxquels ils profite, mais sans grands résultats ; et qu’il est pratiqué par ceux auxquels il nuit, mais avec des bons résultats. En fait, nous avons vu que le capitalisme italien est très capable de se nuire à soi-même bien mieux que les gauchistes ne peuvent lui nuire ; et, inversement, les gauchistes italiens peuvent aussi bien se nuire à eux-mêmes en s’adonnant à un terrorisme à bischero sciolto.

Et même dans cette apparente folie il doit y avoir une rationalité cachée, puisque tout ce qui est réel est rationnel (et le Corriere della Sera devenait presque théorique, en déclarant le 27 avril, à propos de l’affaire Moro, son impuissance théorique : "toute forme de rationalité semble se noyer dans l’émotivité et dans le spectacle. Les mass media inconsciemment aident ce processus…" Et L’Espresso, se croyant plus fin, titrait un article : "Les Brigate rosse fanno proprie certe strategie della “società dello spettacolo”"). La rationalité cachée dans cette réalité est que soit le capitalisme italien que son propre gauchisme, dans leur folie apparente, se condamnent de leur propre mouvement. Et l’utilité historique du terrorisme sera de convaincre tous les révolutionnaires qu’il est inutile, et les capitalistes qu’il peut même être dangereux. Car je me demande jusqu’à quel point est utile pour l’État de laisser monter ce phénomène en en perdant tout le contrôle.

Cet État a été le premier à commencer le jeu terroriste, tout en sachant que jusqu’à présent aucun terrorisme de cette nature n’a jamais abattu aucun État. Mais s’il y a en Italie quelqu’un de si lucide pour s’en servir toujours avec la même désinvolture, je serais étonné qu’il n’ait aussi ni l’intelligence ni la culture pour savoir que l’histoire des provocations est pleine d’exemples très dangereux de "dérapages", depuis les aventures du curé Gapone, qui a aidé à provoquer rien moins que la révolution de 1905. Et si ce phénomène terroriste n’est plus maîtrisé par l’État, outre le risque de vivre perpétuellement dans la peur, comme dans une sorte de purgatoire où l’on ne se nourrit que d’espérance, parce que je doute fort que tel ou tel ministre ou industriel ou puissant ait la lucidité stoïque de se consoler en songeant que personne n’est en fin de compte indispensable pour l’État. Et vivre continuellement entouré de flics, si officiels, incompétents, et si privés, coûteux, questa non è vita ! D’ailleurs, le seul message que Moro ait laissé à l’Italie et à ses amis, dans une quantité de lettres écrites dans son style tortueux et inconfondable, est finalement ceci, qu’il ne vaut pas la peine de mourir pour cet État. Et qui peut lui donner tort ? Certainement pas ses amis, pour lesquels cet État n’est bon que tant qu’il leur assure de quoi vivre, et de quoi vivre largement, comme on sait.

Et puisque tout acte de terrorisme fait ses fans parmi ces mêmes gauchistes qui l’applaudissent comme autrefois, avant d’être gauchistes, applaudissaient leur équipe de football, sans se demander trop d’où cela vient, d’où il pourrait venir, et où il peut amener, il est normal qu’il produise aussi un recrutement, et que le fan devienne parfois un footballeur, et le phénomène monte comme un cancer qui s’alimente de soi-même toujours plus rapidement, jusqu’à frapper des objectifs toujours plus hauts, qui n’avaient jamais été atteints, plus pour le fait qu’ils n’étaient pas censés pouvoir être atteints que pour d’autres raisons.

Je dirais même que, depuis quelque temps, en Italie comme en Allemagne, les terroristes réussissent techniquement tous les coups qu’ils font. Ce qui démontre l’extrême fragilité de ces systèmes vis-à-vis de ce phénomène. (Ce n’est pas non plus un hasard que le terrorisme frappe ces deux pays : tous les deux n’ont jamais connu des révolutions comparables à celles de France, d’Espagne et d’Angleterre ; tous les deux ont combattu les révolutions qui s’annonçaient en 1919-1920 avec le terrorisme fasciste ; tous les deux ont perdu la dernière guerre, et pour tous les deux la "démocratie" a été acceptée comme imposée par le prix d’une telle défaite.) Au point de vue militaire, où tu en sais plus que moi, il me paraît que l’acte terroriste, là où l’on ne peut pas y répondre par des représailles générales, est assez aisé : il a l’avantage de la surprise et n’a pas le désavantage de l’attaque classique, où les forces qui attaquent doivent être très supérieures, parce que les terroristes n’ont pas à occuper et à tenir un pays, mais ils ont à occuper le territoire du spectacle, sans d’ailleurs savoir ou pouvoir le ravager vraiment. D’autre part on a vu que soient les Allemands, soient les Israéliens obtiennent d’excellents résultats en adoptant une tactique terroriste à Mogadiscio et à Entebbe : pour ne pas réussir des opérations de ce genre, il me paraît qu’il faut être cons comme les Égyptiens à Chypre, ce qui est aisément évitable. Et cette facilité peut très bien suggérer aux terroristes des objectifs toujours plus risqués.

Quant à ceux qui ont commencé le terrorisme et les provocations en Italie, le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils n’ont pas pesé ce mot de Sénèque, d’après lequel "il est plus facile de ne pas commencer que de s’arrêter" sur une telle voie ; et pourtant on sait que Sénèque, en tant que conseiller de Néron, de provocations et de pratique terroriste en savait quelque chose. Si donc ce genre de coups peut servir certaines forces de l’État, comme nous savons, la réaction en chaîne qui a été déclenchée après 1969 peut même dispenser, dans un premier moment, ces forces de l’organiser directement. Mais quand tout procède automatiquement, voilà le problème nouveau que ces forces ne peuvent se dispenser de maîtriser, dans un deuxième moment. Et à mon avis nous y sommes déjà, en ce deuxième moment.

Il est impossible de comprendre ce phénomène nouveau, parce qu’il est dans un contexte nouveau, si l’on ne connaît la théorie du spectacle : et la preuve par neuf est que même les bourgeois, quand ils parlent de terrorisme en Italie, parlent du spectacle, et que ton livre (dont une nouvelle édition pirate a été faite, je crois pour des raisons purement spéculatives, au sens vulgairement économique du mot, il y a quelques mois), d’après ce que dit Panorama de l’autre semaine, est l’un des plus vendus en Italie. Jamais livre n’a été tant piraté, du vivant de son auteur, et pour des raisons si différentes, que le tien en Italie depuis dix ans ! (Il serait bien l’heure d’en faire une véritable première édition, correcte, et peut-être augmentée d’une préface qui explique ce phénomène.) Il me paraît à ce propos, qu’il y a des époques, rares, dans l’histoire, où les plus grandes pensées et les plus importantes théories se diffusent avec autant de rapidité que les plus grands événements : et cela dépend du simple fait que ces époques comprennent et considèrent ces pensées et ces théories comme les plus grands événements ; chose qui, à elle seule, comme dirait Gondi, est capable, après un certain temps, de produire des événements grandissimi.

Tu ne peux même pas imaginer, de loin, le point précis auquel en sont venues les choses en Italie, dans l’escalation de la folie, d’un côté, et de la dégradation de tout ce qui existe en général. Et même ce que j’avance sur le phénomène terroriste, je ne l’avance pas tout à fait d’après des élucubrations sans point d’appui dans la réalité. Tu te rappelles peut-être d’une bordille, de Naples ou de Rome, qui est venue un jour aux Caldaie, et qui démontrait tant de plaisir quand tu lui caressais la chatte, à quatre mains ; tu te rappelles peut-être qu’elle avait un frère, qui ne devait valoir guère mieux qu’elle sur le plan de la moralité, car ils étaient tous les deux également incestueux, et ne s’en cachaient même pas. Eh bien, le cas a voulu que ce frère ait rencontré un terroriste connu, mais duquel il ne m’a pas voulu dire le nom, et d’ailleurs je ne me rappelle même pas le sien ni celui de sa bordille de sœur. Et il m’a dit, le frère, que, malgré sa moralité douteuse, il a été étonné par la folle désinvolture qui règne dans ce milieu prêt à tout, et capable de bien des choses, inutiles à nos fins, et trop spectaculaires, tant qu’on se croirait retournés au temps de Necaèv et de Dostoïevski. D’ailleurs il vaut mieux, nous qui croyons encore à certains principes, ne pas se mêler de bordilles, d’inceste et de terroristes !

Connais-tu ce mot d’Alfieri sur l’Italie, que Stendhal a aussi cité ? : "Que dirais-je enfin ? L’Italie moderne, arrivée au comble de la nullité et de l’abaissement, me démontre encore (grand Dieu ! dois-je le dire ?) par les crimes exécrables et pourtant sublimes que chaque jour voit commettre, qu’elle abonde, même aujourd’hui, et plus qu’aucun pays de l’Europe, en âmes ardentes, supérieures à toute crainte, et à qui rien ne manque, pour s’immortaliser, qu’un champ de bataille et le moyen d’agir." Depuis le temps qu’Alfieri a dit cela, en 1786, en France vous avez eu cinq révolutions, cinq républiques, deux empires, et nous autres Italiens les Cinque giornate de Milan, le misérable Risorgimento, un Règne sciammannato, Mussolini et cette épique Resistenza d’où est née notre première surprenante Repubblica ! mais nous n’avons eu ni un vrai champ de bataille ni un moyen réel d’agir. Cela aussi peut expliquer l’actuel activisme suicidaire de nos terroristes.

Le point de départ pour chacun de ces gauchistes est le manque d’argent ; ils commencent alors par quelques hold-ups, après ils kidnappent un bourgeois riche, après ils ont beaucoup d’argent qu’ils ne savent pas bien employer "pour la cause" ; et alors se prépare l’infrastructure pour le terrorisme proprement dit, appartements, voitures, armes, radio, etc. Et font ce simple raisonnement : ce que j’ai fait jusqu’ici a été assez aisé, mais personne n’en parle ; faisons quelque chose dont tout le monde soit obligé de parler, et qui frappe l’adversaire de classe. Et parmi toutes les choses dont tout le monde est obligé à parler, dans le champ des luttes de classes, l’acte terroriste est évidemment celui qui assure aux moindres frais ce résultat. Mais il n’assure que ce résultat, la plupart des fois. L’esprit du terroriste moderne n’est pas pratique, en ce sens qu’il n’est pas l’esprit de quelqu’un qui fait un coup pour jouir des avantages qu’il en retire, ou des effets réels qu’il déclenche ; il est plutôt l’esprit d’un voyeur qui met le miroir sur le plafond pour se voir baiser, ou même, à défaut de cela, pour se voir être baisé. Tout ce qu’il fait, il le fait pour le revoir déformé et exagéré dans le miroir du spectacle. Puisque tuer un Moro quelconque, ou un Giscard, fait aujourd’hui plus de bruit qu’autrefois poignarder César en personne, n’importe qui peut se croire plus grand et plus redoutable que Brutus. Ce fait, joint à cet autre qu’il y a plus de Moro que de César, aujourd’hui, met le rôle de Brutus à la portée de tout le monde.

Le risque de passer la vie entière en prison ne touche même pas les jeunes terroristes, car ils pensent tous survivre à cet État (et qui peut leur donner tort a priori, sur ce point, notre État étant à chaque instant sur le point de s’écrouler ?) ; et ils ont de toute façon l’espoir de ne pas être pris, ou alors de s’évader, et, dans le pire des cas, le fait de rester en taule quelques années qu’est-ce que ça peut leur foutre, à eux qui n’ont le choix qu’entre le risque assuré de passer la vie dans l’usine, ou le risque douteux d’alterner aux périodes clandestines des périodes de prison ? Ceci est très précisément ce qu’ils pensent. Certainement ils sont très arriérés en fait de conscience historique, ne connaissent ni l’art ni l’art de vivre, et ils n’arrivent même pas à saisir cette simple vérité, que quand des gens qui se présentent révolutionnaires agissent d’une manière dans laquelle pourraient aussi bien agir les services secrets, déjà leur condamnation a été prononcée. Mais cela dérive du fait, que tu évoques, qu’en Italie il n’y a pas eu, après Piazza Fontana, une "affaire Dreyfus", et que personne, et surtout pas eux, a été capable de conclure sur le terrorisme d’État. Et l’état de terrorisme perpétuel (six actes de terrorisme par jour en 1977) dans lequel est plongé l’Italie, en est la conséquence logique ; et le terrorisme actuel me paraît la juste récompense que cet État s’est mérité pour avoir tout fait pour empêcher une "affaire Dreyfus" sur le coup de 69. Et le pire, c’est qu’on ne voit pas comment tout cela peut finir, sinon dans une révolution sociale, qui serait le seul remède à la violence aliénée du terrorisme ainsi qu’à tout le reste. Le fait que le groupe qui a pris Moro ne lui ait pas fait cracher la vérité sur le coup de 69 n’est pas si surprenant qu’il peut paraître de prime abord : c’est encore une autre conséquence de l’"affaire Dreyfus rentrée" : la question de 69 ne les intéressait pas, parce que si cette question les avait intéressés, ils ne seraient pas ce qu’ils sont. Ces idéologues de la clandestinité sont avant tout des clandestins de l’idéologie, et de la pire, si en cette matière était possible d’avoir des préférences : ils ne parlent presque jamais d’idéologie, mais pour la plupart sont staliniens, et ils n’ont pas honte de le déclarer. Le stalinisme des Brigate rosse constitue, en quelque sorte le dernier sursaut sanguinaire des illusions déçues d’un stalinisme sanguinaire en déconfiture totale ; et les porteurs de cette idéologie se croient justifiés par les échecs du stalinisme devenu "démocratique", tant en Italie qu’en France ou qu’en Espagne.

Il existe aussi d’autres groupes, avec des idéologies différentes, et qui n’ont en commun que la pratique terroriste : l’un de ces groupes est même pro-situ, et j’ai été glacé en lisant le début du seul document qu’il a produit que je connaisse : « Debord a raison quand il dit… » etc. ! Ce groupe, Azione Rivoluzionaria, a aussi été le seul jusqu’à présent à tirer sur un stalinien de L’Unità. Moi, qui vis dans une municipalité stalinienne de 20 000 habitants, je regarde avec une certaine inquiétude à des possibles actions de basse police et justice sommaire si cela continue, en nous prenant comme autorités qui justifient le terrorisme contre les staliniens.

Quant aux perspectives politiques en Italie, dont je n’ai pas parlé, ce que tu en dis me paraît tout à fait suffisant, sur l’affaiblissement des staliniens, même au point de vue électoral maintenant, sur l’omertà en général (mais aussi vois-tu à quel prix !), sur la possibilité même d’un coup de force, étant donné le désordre inouï où nous en sommes. Je suis peut-être trop optimiste si, ne voulant pas négliger le rôle que la stupidité du pouvoir joue sur le sort de l’Italie, je répète encore que, puisque tout est possible, ci sarà guerra, e presto, e malgrado la sciocchezza di codeste bande, si ceux qui peuvent en profiter n’en profiteront pas au plus tôt.

Après, ce sera trop tard. J’ai toujours le projet d’écrire Rimedio a tutto, mais je voudrais en parler avec toi, sans quoi il sera difficile que je me décide ; et pourtant je sens qu’il faudrait l’écrire tout de suite, ou jamais. Il me manque un je ne sais quoi, ou mieux, je le sais : il me manque ton avis et ton encouragement.

Je t’enverrai beaucoup de coupures et de documents, quelques-uns desquels j’ai cité ci-dessus, mais je ne sais où tu seras. Et, comme tu penses, sur toutes les choses au monde j’aimerais te voir ; mais il me paraît presque impossible de passer la frontière en France, qui doit être bien gardée contre les Italiens, et j’ai rompu mes rapports avec le routier que tu sais. Est-ce qu’il ne t’arrive pas de venir in questa serva Italia, non donna di provincie ma bordello ? L’année 77 a été exceptionnelle pour le Chianti. Et j’en ai encore deux damigiane, pour un total de plus de cent litres, que je n’ai jamais voulu toucher depuis 75, en espérant de bien arroser, comme disent les paysans d’Auvergne, notre rencontre dans les meilleures conditions.

Et pour finir, voici les mots d’un madrigal du Cinquecento, dont la musique est très belle, à dédier aux ouvriers dans ton prochain film :



"Io non compro più speranza,

ch’egli è falsa mercanzia.

A dar solo attendo via

quella poca che m’avanza.

"Cara un tempo la comprai

hor la vendo a buon mercato.

E consiglio ben che mai

non ne compri un venturato…"1



Je vous embrasse, Alice et toi.

Niccolo

1. Traduction :

Je n’achète plus l’espérance,

Car c’est fausse marchandise.

Je m’attends seulement à voir s’en aller

Ce peu qui me reste.

Un temps je l’achetais cher,

Maintenant je la vends à bon marché.

Et je conseille bien que jamais

N’en achète un heureux.


Lettre de Gianfranco Sanguinetti à Guy Debord
Le 15 août 1978

Cavalcanti (Debord) disait qu’il n’y avait jamais encore eu d’affaire Dreyfus ici. Mais, si la chose a toujours des déplaisantes conséquences, elle n’est pourtant pas sans remède : un cas Dreyfus international sur ce pauvre pays, on peut le faire. Voici, en gros, un projet à préciser, Niccolò [Sanguinetti] ayant recueilli un matériel remarquable, concernant plusieurs exemples historiques de provocations, matériel peu accessible et trop peu connu, pourrait imprimer sans problèmes — grâce à des mauvais ouvriers très sûrs — une sorte de petit manuel ainsi conçu :

Titre : Soluzioni tecniche di questioni politiche e sociali ; auteur : Stato Maggiore dell’Esercito ; sous-titre : Manuale pratico ad uso interno, con riferimenti storici, esempi utili, dove sono esaminati i risultati recenti dell’esperienza italiana. Graphique identique à celui des publications de l’É.M. ; colophon : "De ce manuel ont été imprimés 75 exemplaires, en collaboration avec l’Institut Supérieur d’Études Stratégiques de Londres" (par ex.) ; remerciements pour la collaboration très utile de certains personnages, le célèbre amiral, etc. Date : juste avant la dernière affaire italienne.

Puisque, comme a dit Cavalcanti, c’est ici qu’on expérimente les stratégies contre-révolutionnaires, il me paraît que c’est à partir d’ici même qu’il faut contre-attaquer, en reprenant la bonne habitude de Messer Niccolò de "dire l’indicible de l’État".

R. à T. est finalement achevé. Il reste à corriger et taper. Ci-joint l’index définitif (environ 200 pages d’imprimerie, je crois). La chose me paraît bien conçue et, je veux croire, exécutée au mieux.

Je peux annoncer à Cavalcanti que la première Strasbourg des usines vient d’avoir lieu, avec le plus grand succès imaginable, à Milan, grâce à un groupe d’ouvriers situs. Deux usines, Motta et Alemagna, réunies sous le nom UNIDAL, puisqu’elles avaient été achetées par l’État, sont donc tombées en faillite. Elles produisaient des aliments et des gâteaux, autrefois renommés, en employant plus de 5000 ouvriers, ce qui n’est pas peu.

Il a fallu deux ans, mais le résultat a été obtenu. Je viens d’en être renseigné par l’un de ces ouvriers qui est venu me trouver : dans le chapitre XIII (Du sabotage considéré comme l’un des beaux-arts) je rendrai public ce scandale : en effet l’histoire de cette faillite a fait scandale, mais tous les termes en ont été faussés, car il a été conduit par le Corriere à coups d’éditoriaux factices, qui taisaient le principal, c’est-à-dire que cette faillite a été l’œuvre déterminée et préméditée d’ouvriers situationnistes conscients, qui citaient la S. du S., etc. Il me faudrait trente pages pour te raconter les côtés vraiment scandaleux de l’histoire ; je me limite ici à un très court résumé. À part les grèves sauvages, ces ouvriers ont fait faillir l’usine principalement en déclarant au pays entier ce que ses produits contenaient effectivement ; ayant volé aussi, dans la direction, la liste de tous les distributeurs italiens de ces aliments, ils les ont d’abord mis en garde, et puis défiés, à vendre des choses empoisonnées ; la chose, naturellement, a fait un grand scandale, mais cela n’a pas été suffisant ni à convaincre la direction à changer la production, ni à faire faillir l’usine, dont les déficits étaient payés par l’État, pendant deux ans. Alors ces ouvriers ont déclaré, de différentes façons, mais toutes très efficaces, au public qu’ils commenceraient à partir d’un tel jour à cracher et pisser dans les aliments empoisonnés, et dangereux pas seulement aux consommateurs, mais aussi aux producteurs : cela, joint à certaines pratiques encore assez neuves de sabotage, a suffi.

Dans ces deux ans, ces ouvriers se sont amusés, à ce qu’ils disent, comme des fous ; au début, les situs étaient un groupe assez petit, mais la maladie a vite contaminé les autres : trois mois après l’arrivée de mon ami, lui et d’autres ont été licenciés, mais, appuyés par leurs camarades, ont fait recours au tribunal, où ils ont démontré avec la dernière facilité qu’ils n’agissaient que dans l’intérêt du bon nom de l’usine, et de la santé des consommateurs : le tribunal a alors condamné l’entreprise à les reprendre et à leur payer dommages et intérêts ; cet exemple s’est alors répandu et plusieurs ouvriers, forts de ce premier succès, ont dénoncé la direction de l’usine, alléguant des troubles nerveux, dus au bruit, et mille autres choses, en gagnant toujours leur cause, et donc de l’argent : une jeune ouvrière a donc continué à être payée tous les mois, mais à condition qu’elle ne se fasse plus voir à l’usine, etc.

Le plus drôle de l’histoire est que plusieurs ouvriers, dont mon ami, se sont fait licencier juste avant la faillite, avec des extravagantes indemnités de départ, qu’ils calculaient eux mêmes avec la direction, d’après le compte précis des dégâts qu’ils auraient pu faire dans les trois mois suivants, s’ils restaient : et puisqu’ils étaient toujours gagnants sur le terrain du détournement de la justice, la direction accordait ce qu’ils demandaient, ou presque. Mon ami, par exemple, qui m’a juré n’avoir travaillé véritablement que deux semaines en deux ans (quoiqu’il se rendait presque tous les jours au travail, mais, hélas ! pour faire autre chose) a reçu une indemnité de six millions et quelques de lires ; mais le meneur de jeu, celui qui avait lu le premier le Spectacle, et avait le premier commencé à en faire bon usage, a eu treize millions de lires. Si tout cela n’est pas scandaleux, je ne sais ce qui peut l’être !

Maintenant quelques-uns de ces ouvriers sont dans l’Amérique du Sud, ou font le tour du monde qu’ils veulent changer de base, en prenant à la lettre cette fameuse publicité de cette compagnie aérienne américaine qui dit, sur une photo d’un cocktail explosé : "Comment prétends-tu changer ce monde, si tu ne le connais pas encore ?"

Mon ami se trouve en Grèce, avec sa femme. Je ne m’illusionne guère quand je dis que l’Italie, avec de tels ouvriers, et de tels politiciens, managers, tribunaux, ne va pas durer longtemps !

Amitiés,

Guicciardini


As-tu reçu les livres que j’avais expédiés au Château-Boujoum ?



RIMEDIO A TUTTO
DISCORSI SULLE PROSSIME OPPORTUNITA' DI ROVINARE
IL CAPITALISMO IN ITALIA


Indice :
Dedica ai cattivi operai d’Italia e di tutti i paesi
Prefazione
I. Obiezioni che si faranno contro questi Discorsi, e loro confutazione
II. I disordini si cominciano con difficoltà, e con facilità si accrescono
III. Discorso sui recenti progressi fatti dai nostri nemici nella loro decomposizione
IV. Invettiva contro Enrico Berlinguer
V. Se sia meglio lavorare senza vivere, o vivere senza lavorare
VI. Discorso ai bravi operai d’Italia
VII. Che cosa sia effettivamente questa democrazia, e perché essa non trovi che difensori inetti a disonesti
VIII. Digressione sugli intellettuali : a che cosa servano, chi siano, quanto valgano, se sia lecito insultarli, e se questo basti, oppure no
IX. Se sia da preferire un compromesso senza storia, o una storia senza compromessi
X. Terrorismo di Stato, e stato di terrorismo
XI. Prolegomeni ad ogni futura ideologia che si presenti come rivoluzionaria
XII. Breve ma inconfutabile discorso di un rivoluzionario del Trecento sulla maniera di impedire la repressione
XIII. Del sabotaggio considerato come una delle belle arti
XIV. Modesto contributo all’elaborazione di nuove forme di criminalità
XV. L’utopia, fase suprema dello spettacolo
XVI. Rimedio a tutto, ovvero costituzione invulnerabile della felicità pubblica
Indice dei nomi insultati

Traduction :

REMÈDE À TOUT
DISCOURS SUR LES PROCHAINES OPPORTUNITÉS DE RUINER
LE CAPITALISME EN ITALIE

Table des matières :
Dédicace aux mauvais ouvriers d’Italie et de tous les pays
Préface
I. Des objections qui seront faites contre ces Discours et de leur réfutation
II. Il est difficile de provoquer les désordres et facile de les accroître
III. Discours sur les récents progrès faits par nos ennemis dans leur décomposition
IV. Invective contre Enrico Berlinguer
V. S’il vaut mieux travailler sans vivre, ou vivre sans travailler
VI. Discours destiné aux bons ouvriers d’Italie
VII. Ce qu’est effectivement cette démocratie, et pourquoi elle ne trouve que des défenseurs ineptes ou malhonnêtes
VIII. Digression sur les intellectuels : à quoi ils servent, ce qu’ils sont, ce qu’ils valent, s’il est permis de les insulter et si cela suffit ou pas
IX. S’il faut préférer un compromis sans histoire, ou une histoire sans compromis
X. Terrorisme d’État, et état de terrorisme
XI. Prolégomènes à toute idéologie future qui se présente comme révolutionnaire
XII. Discours bref mais irréfutable d’un révolutionnaire du XIVe siècle sur la manière d’empêcher la répression
XIII. Du sabotage considéré comme un des beaux-arts
XIV. Modeste contribution à l’élaboration de nouvelles formes de criminalité
XV. L’utopie, phase suprême du spectacle
XVI. Remède à tout, ou constitution invulnérable de la félicité publique
Index des noms insultés


Lettre de Guy Debord à Gianfranco Sanguinetti

Le 29 août 1978

Cher ami,

J’approuve tout à fait les projets de ta lettre du 15 août.

Je remarque cependant qu’ils sont en parfaite contradiction, sans le moindre essai d’explication, avec les thèses que tu soutenais malencontreusement dans ta lettre du 1er juin.

J’aimerais donc savoir la raison qui motivait ces analyses, si étranges, d’un moment :

a) une pression directe des autorités ?

b) une pression indirecte, de même origine, mais politiquement présentée par les insinuations du si suspect Doge ?

c) le pur plaisir de contredire Cavalcanti, activité à laquelle tu ne t’es que trop souvent adonné, au détriment d’activités meilleures ?

Dans l’attente de lire une réponse sur ce remarquable problème,

Cavalcanti

P.S. J’ai bien reçu les livres. Merci. J’aimerais avoir l’édition-pirate de 1977 du "Spectacle".




* * *





Correspondance entre Champ Libre et Jean-François Labrugère & Philippe Rouyau

Lettre de Jean-François Labrugère & Philippe Rouyau à Champ Libre

Grenoble, le 13 août 1980

Monsieur,

Nous vous écrivons pour vous demander d’éditer le livre de Gianfranco Sanguinetti : Du Terrorisme et de l’État.

Nous n’avons pas l’argent pour faire une seconde édition corrigée et nous ne voulons pas reproduire la première — et là ce n’est pas une question d’argent — qui pour nous a trop de fautes. Celle de Martos ("Le fin mot de l’Histoire") ne nous convient pas davantage.

La seconde édition serait donc entièrement recomposée et tirée par un imprimeur mieux équipé que l’Imprimeur de la rue du Loup, à Bordeaux, qui a fait au mieux, mais avec du matériel très vieux.

Sur 1000 exemplaires tirés en mai, il ne nous en reste que 50. Un article du Canard enchaîné du 6 août nous amène plus de 10 commandes par jour. Et en septembre, il en restera peu chez les libraires. Nous vendions le livre 20 francs (P.c.b.) : c’était trop peu ; nous ne sommes pas rentrés dans nos frais. Et les libraires ne paient toujours pas les dépôts.

Pouvez-vous nous répondre rapidement ? Si vous êtes d’accord pour éditer ce livre, nous vous enverrons le texte corrigé au plus vite.

Sincères salutations,

Jean-François LABRUGÈRE & Philippe ROUYAU


***


Lettre de Champ Libre à Jean-François Labrugère & Philippe Rouyau

Le 12 septembre 1980

Messieurs,

Je vous écris pour répondre à votre lettre du 13 août.

Je connaissais votre édition du livre de Sanguinetti, Du Terrorisme et de l’État, quoique vous n’ayez pas cru utile de m’en faire parvenir un exemplaire lors de sa parution.

Je pense que vous avez fait là un louable travail pour faire connaître la vérité sur une question brûlante, sur laquelle sont entretenues systématiquement des illusions dangereuses. D’autres aussi, heureusement, semblent aller dans la même voie. Quand à l’éventualité d’une republication maintenant par Champ Libre, le fait, par ailleurs réconfortant, que ce texte rencontre un certain succès à la vente, comme vous me l’écrivez, n’a pas ici d’importance. Les Éditions Champ Libre sont entièrement indifférentes à toutes considérations d’ordre économique, qu’il s’agisse de gains ou de pertes. Et c’est bien heureux, étant donné l’état actuel de la diffusion concentrée des livres, de la servitude des journaux, de l’indigence des libraires, du boycott tenté de tous les côtés, etc.

Quoique je dispose depuis quelque temps déjà de votre édition, de celle de Martos et de l’édition originale elle-même, je n’ai pas une suffisante connaissance de l’italien pour savoir quelle pourrait être la meilleure ; et je ne trouve pas le problème suffisamment important pour demander aux personnes de mon entourage qui ont ces connaissances d’y consacrer un moment de leur temps. On lit, certes, dans Libération du 18 août, que la traduction de Martos est meilleure. Mais qui peut croire quelque chose de ce qui est écrit dans un journal dirigé par celui qui, depuis l’assassinat de Baader, est partout appelé, et non sans raisons, July-la-Rousse ?

J’avais d’ailleurs eu connaissance, antérieurement, du manuscrit complet de Remède à tout. La partie qui en fut extraite par l’auteur, et que vous avez traduite, est sans conteste la plus intéressante. Je reconnais que Gianfranco Sanguinetti mérite l’estime pour le courage solitaire dont il a fait preuve, en affirmant en Italie une vérité que tant de forces veulent occulter par tous les moyens. Et je suis content que sa parole soulève bien des échos en France et dans bien d’autres pays, dès aujourd’hui et dans l’avenir.

Mais j’ai publié, en janvier 1976, la première édition étrangère du Véridique Rapport, livre excellent et exemplaire ; naturellement, je ne pouvais envisager de publier, du même auteur, un livre moins fort et moins bon.

Sanguinetti traite "de la théorie et de la pratique du terrorisme pour la première fois développées" en ajoutant nettement que cet écrit permettra de les "lire ici immédiatement, et seulement ici". Il me semble que la fermeté de Gianfranco Sanguinetti en ce moment n’autorise pas tout à fait un ton aussi glorieux sur cet aspect de la question. J’ai moi-même édité, dès février 1979, un petit livre où quelqu’un d’autre disait déjà toute la vérité que Sanguinetti allait publier en avril de la même année (opuscule qui lui fut immédiatement communiqué, et dont une traduction a paru en Italie dès le mois de mai). De plus, je détiens les photocopies d’une correspondance échangée, au moment même où Moro était détenu, mais encore vivant, entre Sanguinetti et un de ses correspondants étrangers. Ce correspondant le mettait en garde, en lui exposant toute la vérité de l’affaire, et en lui conseillant de la révéler au plus tôt. Sanguinetti répondait, à ce moment-là, en se déclarant résolument sceptique quant à cette version des faits ; ou seulement en faisant semblant de l’être, pour des raisons qui me sont restées obscures. Quand on a perdu des mois avant de vouloir admettre l’évidence il y a quelque chose de malvenu à insister sur son originalité avant-gardiste.

Je trouve donc que, du point de vue des Éditions Champ Libre, les utiles vérités contenues dans Du Terrorisme et de l’État manquent un peu de fraîcheur.

Sincères salutations,

GÉRARD LEBOVICI

P.J. Votre exemplaire en retour.

Copie à Gianfranco Sanguinetti.


***


Postface à la traduction hollandaise du livre de Gianfranco Sanguinetti, Del terrorismo e dello Stato

Le 1er mai 1981

La traductrice au lecteur

En Hollande aussi, dans une région parmi les moins pauvres, les plus modérées, les plus « démocratisées » de ce globe empoisonné, où l’on peut se réunir pour critiquer la qualité de l’héroïne ; et où ces mêmes marteaux-piqueurs qui ont chassé les habitants sont par la suite exposés, avec les graffiti qui les dénonçent, dans le métro de la cité, comme une œuvre d’art — ici aussi s’accroît le goût de suivre les excellents exemples de nos camarades italiens, « leur absentéisme, leurs grèves sauvages que n’apaise aucune concession particulière, leur lucide refus du travail, leur mépris de la loi et de tous les partis étatistes » (Guy Debord, Préface à la quatrième édition italienne de « La Société du Spectacle »). Aussi est-ce partout que les conditions qui nous rendent la vie impossible nous forcent à la lutte — la seule qui vaut encore la peine d’y investir ses talents, et où les possibilités de les déployer sont infinies. Or, si l’on veut mener à bonne fin cette lutte, il faut connaître les armes de l’ennemi, et leur emploi, afin de les retourner contre lui ou, pour le moins, de les réduire à l’impuissance.

Les commentateurs hollandais ne sont pas plus innocents que leurs collègues d’Italie, mais tout aussi indifférents envers la vérité. Et il va de soi que, chez nous aussi, politiciens et syndicalistes mentent tous exactement dans la même mesure où les industriels font des profits en vendant, par exemple, de la chaux pour de l’insecticide, et de l’insecticide pour de la nourriture ; car, çà et là, la vérité leur sert aussi peu. Personne, d’ailleurs, ne saurait encore la distinguer, à l’exception des camarades qui pensent à partir d’une perspective prolétarienne, et qui n’ont rien à y perdre et tout à gagner. C’est pour eux, après tout, que j’ai traduit ce livre.

Et pour contenter plus encore ces camarades, pour donner toute la clarté qui leur convient aux thèses qui sont défendues là avec tant de verve, mais pas toujours avec autant de précision, on a eu l’intention de les faire précéder de la Préface susmentionnée de Debord, traduite par Jaap Kloosterman. Parfois le livre de Sanguinetti suscite l’impression que l’auteur a quelque peu besoin de se persuader du bien-fondé de ses propres thèses ; ce dont ne souffre aucunement l’auteur de La Société du Spectacle. Comme il y a un assez grand nombre de concordances entre les deux écrits, du choix des exemples historiques jusqu’à certains détails de style — d’où l’on pourrait conclure à une collaboration étroite (1) —, les pages de la Préface qui traitent du même aspect de la lutte des classes, sur le même terrain et à la même époque, paraissent à la lecture un résumé du Terrorisme ; mais le même désordre y est analysé avec plus de méthode, et une rigueur dont manque l’exposé de Sanguinetti. La Préface manque par contre, et c’est très bien, des schémas pénibles et abstraits dans lesquels Sanguinetti croit devoir et pouvoir classer tout le terrorisme. Se serait-il borné à parler des manœuvres des Brigades rouges en général, et de l’exécution de Moro en particulier, « Gianfranco Sanguinetti aurait mis Du Terrorisme et de l'État à l’abri de toute critique (…) parler de la B.R. comme d’un appendice des services secrets italiens paraît en effet on ne peut plus fondé », comme l’a noté un camarade de Paris (2). Sans se soucier de l’histoire, Sanguinetti bannit ces nombreuses formes du terrorisme qui, dans notre seul siècle, ont été et sont employées, pas seulement par l’État, ou par la Mafia, mais par les ennemis les plus implacables de l’État et de l’économie politique, tant offensivement que défensivement, comme une arme dans la lutte (3). En n’impliquant dans sa critique que le terrorisme d’État (l’E.T.A. et l’I.R.A. veulent bien conquérir l’État, les B.R. et le G.R.A.P.O. sont là pour le défendre), et en présentant cela, en même temps, comme une critique générale, Sanguinetti, tout au début du dixième chapitre de son Remède à tout, montre sous un jour défavorable toute lutte armée ; et en y apportant plus loin quelques nuances, il ne fait que se contredire et démontre involontairement que son schéma est défectueux. « Ce schéma ne peut être imputé vaguement à une erreur de jugement. Il trouve sa vérité dans l’attentisme actif (“je me considérerais comme peu pratique…”) érigé par Sanguinetti en non plus ultra de l’attitude révolutionnaire pour qui ne fait pas partie de ces “mauvais ouvriers” auxquels l’ouvrage est dédié » (Rien qu'un pion). Et l’auteur d’exiger hautement le premier rôle comme le « spécialiste » de la dénonciation du terrorisme de l’État italien, aujourd’hui et demain.

Or voilà qu’il s’avère que, déjà; il n’était plus à la hauteur de cette prétention avant même de l’avoir formulée — car c’est ce qui ressort d’une lettre adressée par Guy Debord, le 23 février 1981 à Jaap kloosterman : « Après la fin de nos liens organisationnels en 1972, j’ai maintenu pendant plusieurs années avec Gianfranco une assez étroite collaboration dans plusieurs entreprises, et de très bonnes relations personnelles. Mais tout cela est fini. Au moment où Moro venait tout juste d’être enlevé, j’ai écrit à Gianfranco en lui exposant la vérité de toute cette affaire, en lui conseillant de la révéler tout de suite et, en même temps, de passer à la clandestinité, puisqu’il était en grand péril de toute façon, car l’ennemi savait que lui, ayant écrit Censor, était probablement le seul en Italie qui pouvait éventuellement révéler cette vérité sur le moment même, c’est-à-dire quand l’ennemi ne voulait absolument pas courir ce risque, quand Moro était encore vivant, etc. (une fois l’affaire terminée, presque oubliée, et d’autres spectacles couvrant la scène, révéler ce qui s’est passé n’est plus qu’exprimer “une opinion”, quoique certes encore une opinion dangereuse). Gianfranco, pour des raisons qui me sont restées très obscures, m’a répondu alors que ma thèse — celle qu’il a reprise par la suite — était brillante et ingénieuse mais qu’il croyait, lui, que c’étaient de vrais gauchistes qui détenaient à ce moment Moro. C’était pourtant une croyance qu’aucun esprit un peu raisonnable, et très au courant de la situation italienne jusqu’à la veille, ne pouvait entretenir. » C’était même une croyance que ne pouvait entretenir aucun Hollandais averti par Censor et ayant l’occasion de lire quelques journaux étrangers.

Cependant, l’auteur de Censor, lui qui nous dit que, le 16 mars 1978, il « n’a pas pu s’empêcher de penser » que l’enlèvement de Moro était l’œuvre des services secrets italiens, ne se laissait empêcher par personne de choisir par la suite de rejeter cette idée — et une fois de plus, le spectacle a obtenu son effet et a réussi à cacher la vérité aussi longtemps qu’il le fallait. Le spectacle n’est pas seulement effectif lorsqu’il cache un secret, et lorsqu’on y croit ; il l’est encore lorsqu’il est considéré comme une énigme à résoudre, lorsqu’on ne sait pas le combattre. Au moment de l’enlèvement de Moro, Sanguinetti a manqué l’occasion d’intervenir. Et, à son tour, le fait de tenir cachée son erreur a déterminé toute son action ultérieure. C’est sans doute sa mauvaise conscience qui lui a dicté cette promesse : « Tant que votre État existera, et que je serai vivant, je ne me lasserai jamais de dénoncer le terrorisme de vos services parallèles, et cela coûte que coûte », mais post festum.

Ce n’est certainement pas en gardant de tels secrets que l’on obtiendra cette position de supériorité fondamentale à partir de laquelle on « peut attaquer et combattre avec succès toutes les forces de l’inconscience », pour les vaincre. Et ce n’est pas non plus en passant sous silence que quelqu’un d’autre avait tout su, et si bien, que l’on pourra empêcher la révélation d’une vérité dont on a honte. Mais quelle cruelle ironie, que cela soit arrivé par le fait que des camarades hollandais ont voulu ajouter la Préface au Terrorisme (4), cette Préface que Sanguinetti n’a jamais évoquée jusqu’ici, même pas dans l’édition française de 1980 dont je me suis servie, et qui a connu depuis une réimpression inaltérée ! Cette manœuvre singulière est d’ailleurs éclairée dans une lettre du 12 septembre 1980 de Gérard Lebovici (Éditions Champ Libre), au sujet d’une autre traduction française du Terrorisme qui lui fut soumise en vue d’une réédition (5), lettre dont Sanguinetti a reçu la copie :

« Quand à l’éventualité d’une republication maintenant par Champ Libre, le fait, par ailleurs réconfortant, que ce texte rencontre un certain succès à la vente, comme vous me l’écrivez, n’a pas ici d’importance. Les Éditions Champ Libre sont entièrement indifférentes à toutes considérations d’ordre économique, qu’il s’agisse de gains ou de pertes. Et c’est bien heureux, étant donné l’état actuel de la diffusion concentrée des livres, de la servitude des journaux, de l’indigence des libraires, du boycott tenté de tous les côtés, etc. (…)

« J’avais d’ailleurs eu connaissance, antérieurement, du manuscrit complet de Remède à tout. La partie qui en fut extraite par l’auteur, et que vous avez traduite, est sans conteste la plus intéressante. Je reconnais que Gianfranco Sanguinetti mérite l’estime pour le courage solitaire dont il a fait preuve, en affirmant en Italie une vérité que tant de forces veulent occulter par tous les moyens. Et je suis content que sa parole soulève bien des échos en France et dans bien d’autres pays, dès aujourd’hui et dans l’avenir.

« Mais j’ai publié, en janvier 1976, la première édition étrangère du Véridique Rapport, livre excellent et exemplaire ; naturellement, je ne pouvais envisager de publier, du même auteur, un livre moins fort et moins bon.

« Sanguinetti traite “de la théorie et de la pratique du terrorisme pour la première fois développées” en ajoutant nettement que cet écrit permettra de les “lire ici immédiatement, et seulement ici”. Il me semble que la fermeté de Gianfranco Sanguinetti en ce moment n’autorise pas tout à fait un ton aussi glorieux sur cet aspect de la question. J’ai moi-même édité, dès février 1979 (6), un petit livre où quelqu’un d’autre disait déjà toute la vérité que Sanguinetti allait publier en avril de la même année (opuscule qui lui fut immédiatement communiqué, et dont une traduction a paru en Italie dès le mois de mai). De plus, je détiens les photocopies d’une correspondance échangée, au moment même où Moro était détenu, mais encore vivant, entre Sanguinetti et un de ses correspondants étrangers. Ce correspondant le mettait en garde, en lui exposant toute la vérité de l’affaire, et en lui conseillant de la révéler au plus tôt. Sanguinetti répondait, à ce moment-là, en se déclarant résolument sceptique quant à cette version des faits ; ou seulement en faisant semblant de l’être, pour des raisons qui me sont restées obscures. Quand on a perdu des mois avant de vouloir admettre l’évidence il y a quelque chose de malvenu à insister sur son originalité avant-gardiste.

« Je trouve donc que, du point de vue des Éditions Champ Libre, les utiles vérités contenues dans Du terrorisme et de l'État manquent un peu de fraîcheur. »

On aurait pu reprendre tout simplement cette excellente position, s’il y avait eu ici aussi le Véridique Rapport, deux traductions du Terrorisme, et tant d’autres livres que Champ Libre a pu et voulu publier, bref, si, sous cet aspect, les conditions d’ici n’étaient pas si différentes de celles de la France. Les arguments valables et les utiles vérités recueillies dans le Terrorisme à propose des machinations auxquelles recourt l’État italien, du degré de sa décadence et de ce qui y a mené, étaient, chez nous, à peu près inconnus jusqu’ici.

On ne peut que se féliciter de ce qu’ils soient désormais accessibles à tous ceux qui lisent le hollandais ; et en outre, de ce que, grâce à cette postface, ce ne sont pas seulement les secrets de l’État qui sont révélés, mais aussi le secret de leur révélation.

ELS VAN DAELE

Copie à Gianfranco Sanguinetti, Guy Debord, Gérard Lebovici, Jaap Kloosterman, Jean-François Martos.

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Notes
1. Rappelons que les deux auteurs ont signé ensemble le principal texte de La Véritable Scission, et que Debord a traduit le Rapporto veridico de Censor.

2. Rien qu'un pion sur l'échiquier, tract anonyme publié à Paris, en février 1981.

3. Ainsi, en Espagne, à part l’E.T.A. et le G.R.A.P.O. (qui y remplit exactement la même fonction que les B.R. en Italie), on a vu à l’œuvre plusieurs groupes libertaires autonomes qui ne s’adaptent nullement aux catégories indiquées dans le schéma du terrorisme de Sanguinetti, mais qui ont tout de même dynamité des voies ferrées et assailli des entreprises et des banques. Ces groupes ont toutefois compris leurs actions dans le cadre théorique beaucoup plus fécond de la lutte armée du prolétariat : ils ont entrepris leurs opérations comme une partie, et à l’appui, des mouvements de grève offensifs des travailleurs espagnols, qui ont marqué surtout les années 1976-1978. Et ce sont ces groupes qui, en général, ont pris les positions les plus avancées : « Il ne faut pas oublier que la majeure partie du mouvement ouvrier méprise toujours la théorie, la considérant comme étant un travail d’intellectuels. Par contre, nous, nous méprisons les “intellectuels” qui n’ont pas la passion de mettre en pratique le mode d’emploi de la théorie révolutionnaire, mais jamais celle-ci, dont nous nous servons, y compris contre eux-mêmes. C’est ce que nous appelons une expropriation théorique. » Voir Appels de la prison de Ségovie, Paris, Champ Libre, novembre 1980. Le dernier gouvernement espagnol précédant la prise de pouvoir militaire de janvier 1981 s’est vu forcé, avant de rendre le dernier soupir, de libérer les plus coupables de ces camarades, qui étaient tous en prison.

4. La Préface de Debord paraîtra en hollandais, précédée du scénario d'In girum imus nocte et consumimur igni.

5. Il y a deux traductions françaises du Terrorismo : l’une, celle dont je me suis servie, de Jean-François Martos, l’autre parue à Grenoble et que je n’ai jamais vue. Je n’ai eu sous les yeux la lettre de Lebovici qu’il y a quelques semaines.

6. Donc plus tôt qu’avril, date de l’impressum.

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ADDENDA

Je ne peux en aucun cas accepter que ma Préface paraisse, réunie dans un même livre, avec le Terrorisme de Gianfranco. Je pense que c’est une très bonne chose de publier le Terrorisme, qui est exactement vrai sur la question centrale qu’il traite, et plein de très valables arguments à ce propos. Il est pourtant aussi extrêmement déficient théoriquement, et sur le ton de la prétention la plus désagréable, quand il a l’outrecuidance de vouloir traiter, et réduire dans un schéma ridicule, la question d’ensemble, historique et stratégique, de la lutte armée en général, et même le cas particulier de tout le terrorisme, comme il a pu exister sous tant de formes si diverses à travers l’histoire.

Mon refus du mélange des deux textes est d’ailleurs fondé sur des raisons beaucoup plus graves. Après la fin de nos liens organisationnels en 1972, j’ai maintenu pendant plusieurs années avec Gianfranco une assez étroite collaboration dans plusieurs entreprises, et de très bonnes relations personnelles. Mais tout cela est fini. Au moment où Moro venait tout juste d’être enlevé, j’ai écrit à Gianfranco en lui exposant la vérité de toute cette affaire, en lui conseillant de la révéler tout de suite et, en même temps, de passer à la clandestinité, puisqu’il était en grand péril de toute façon, car l’ennemi savait que lui, ayant écrit Censor, était probablement le seul en Italie qui pouvait éventuellement révéler cette vérité sur le moment même, c’est-à-dire quand l’ennemi ne voulait absolument pas courir ce risque, quand Moro était encore vivant, etc. (une fois l’affaire terminée, presque oubliée, et d’autres spectacles couvrant la scène, révéler ce qui s’est passé n’est plus qu’exprimer “une opinion”, quoique certes encore une opinion dangereuse). Gianfranco, pour des raisons qui me sont restées très obscures, m’a répondu alors que ma thèse — celle qu’il a reprise par la suite — était brillante et ingénieuse mais qu’il croyait, lui, que c’étaient de vrais gauchistes qui détenaient à ce moment Moro. C’était pourtant une croyance qu’aucun esprit un peu raisonnable, et très au courant de la situation italienne jusqu’à la veille, ne pouvait entretenir.

J’ai demandé à Floriana [Lebovici] de t’envoyer, à ce propos, la photocopie d’une assez récente lettre de Gérard aux premiers éditeurs pirates du Terrorisme, document qui paraîtra dans le Volume II de la Correspondance.

Je ne peux te dire quelle est la meilleure des deux éditions françaises du Terrorismo ; je l’ai lu en italien. Les gens disent généralement que celle de Martos est la meilleure. Tu peux, pour les autres détails, t’adresser directement à :

Gianfranco Sanguinetti

[…],

Italie.

Guy DEBORD, lettre à Jaap KLOOSTERMAN, 23 février 1981.


La méthode de la vérité n’est pas d’une application trop difficile, si on le veut bien. J’en vois un exemple simple et clair dans la Postface d'Els van Daele au Terrorismo (Martos doit avoir reçu ce texte).

Guy DEBORD, lettre à Michel PRIGENT, 22 mai 1981.




* * *

SUPPLÉMENT (1981-1982)


Lettre de Jean-François Martos à Gianfranco Sanguinetti

Paris, le 3 juin 1981

Cher Gianfranco,

J’ai reçu depuis peu deux documents que tu connais déjà : l’un est cette correspondance entre toi et « Cavalcanti » que Guy (Debord) m’a fait parvenir ainsi qu’à Michel [Prigent]. L’autre est cette Postface à la traduction hollandaise du Terrorismo, d’Els van Daele.

Devant les critiques qui y sont développées contre toi, tacere non possum, et il est nécessaire que je te donne mon opinion là-dessus, en m’en tenant à la stricte vérité.
En dehors des raisons que tu donnes (par exemple le fait qu’être en Italie même te permettait tout aussi bien de "mieux voir" que de te "tromper plus") pour affirmer que ce sont de vrais gauchistes qui ont enlevé Moro, tu n’expliques nullement pourquoi tu changes ensuite d’avis pour développer le point de vue, initialement exposé par Guy, que les B.R. sont manipulées. Ainsi, à part le fait que tu rates une occasion de créer immédiatement un scandale supérieur à Censor, Guy est alors fondé à te demander s’il s’agit d’une pression du Doge, ou d’autre chose.
Quant à savoir si "la théorie et la pratique du terrorisme" sont "divulguées pour la première fois", et si la vérité sur le terrorisme peut être lue "seulement ici", il peut aussi bien s’agir de l’enlèvement de Moro que du terrorisme d’État en général, comme par exemple Victor Serge en parlait déjà en 1925. Je suis bien d’accord que la vérité sur l’enlèvement de Moro n’était encore éditée nulle part en Italie puisque le Terrorismo était déjà à l’imprimerie lorsque tu as reçu la Préface à la quatrième édition italienne de Guy, et je reconnais aussi que cette vérité était plus dangereuse à publier pour toi, par exemple en t’amenant le feu à la maison ; ton courage n’a pas à être démontré. Mais je pense que pour éviter toute confusion, et surtout après cette correspondance avec « Cavalcanti » il aurait été plus clair de signaler dès que possible l’existence de cette Préface à la quatrième édition italienne après avoir précisé les conditions qui ont précédé la publication de ces deux textes — même si cela n’était pas facile et pouvait poser des problèmes tactiques.


Quand tu m’as demandé, en août dernier, quelles critiques j’avais à faire sur ton livre, elles m’ont paru de deux sortes : sur le style, et sur une certaine "tradition" de la théorie critique, que les nouvelles conditions d’une époque doivent nécessairement contraindre au dépassement ; en gros que les vérités de la veille deviennent facilement l’idéologie du lendemain si l’on n’y prend pas garde. Ainsi on ne peut préconiser indéfiniment la "vraie démocratie des Conseils ouvriers" (p. 58) sans tomber dans une attitude par trop figée, à la fois mécaniste et unilatérale. Et suffit-il, comme on en discutait alors, d’attendre que les prolétaires se donnent de nouvelles formes d’organisation ? En posant la question dans Songe d’une nuit d’émeute ("les staliniens peuvent bien réclamer l’autogestion et les conseils d’atelier, nous ne voulons plus recevoir de conseils ni rester ouvriers ni autogérer la mort lente. Quant aux usines où ils voudraient bien nous enfermer, elles disparaîtront comme lieux de production séparés" … "il faut que le prolétariat s’empare de cette théorie."), je pensais aussi aux limites d’un certain discours critique sur le prolétariat, à la nécessité de l’auto-explication des luttes par ceux qui les font, et donc à la nécessité du théoricien de viser aussi à sa propre suppression en tant que théoricien, en tant que "voix de ceux qui n’ont pas encore la parole". Sinon on en arrive à des contradictions du genre de celle qui consiste à se demander si les ouvriers peuvent attendre plus de toi ou quel don tu peux leur faire, dans ce passage de la p. 39 où tu détournes Machiavel — et le détournement apparaît peut-être là, sinon "abusif" (Rien qu’un pion…), du moins un peu trop raide ; le style de Censor me semble moins bien convenir au Terrorismo. Dans la même perspective, l’affirmation, p. 9, que "la guerre civile n’a pas encore commencé" et qu’"il est donc inutile de détenir des armes" ferait passer un Mesrine ou les prisonniers de Ségovie pour de simples "illusionnés" ou pour des "naïfs fanatiques de la lutte armée" (p. 41). Or la réalité me semble plus nuancée : il n’y a pas, d’un côté, un "ouvrier sauvage" qui posséderait l’apanage de l’activité révolutionnaire, par la grève spontanée et le sabotage, et de l’autre des individus ou des groupes qui ne pourraient faire usage des armes qu’en période d’insurrection généralisée. Et lorsque tu avances, malgré tout, que l’efficacité révolutionnaire du terrorisme a toujours été très limitée, comme le montre toute l’histoire de la fin du XIXe siècle" (p. 135), cela ne suffit pas à invalider la critique d’Els van Daele lorsqu’elle affirme : "En n’impliquant dans sa critique que le terrorisme d’État (l’E.T.A. et l’I.R.A. veulent bien conquérir l’État, les B.R. et le G.R.A.P.O. sont là pour le défendre), et en présentant cela, en même temps, comme une critique générale, Sanguinetti, tout au début du dixième chapitre de son Remède à tout, montre sous un jour défavorable toute lutte armée".


Ceci dit, je considère que la vérité centrale de ce livre est tout aussi scandaleuse que lorsque je l’affirmais dans son avis de parution, et que t’être trouvé seul en Italie pour la défendre ne peut que t’honorer encore plus.


Comme tout cela est maintenant discuté par plusieurs camarades, et pour leur préciser ce que j’en pense, je leur communique également cette lettre. Et, en attendant de te lire, ou mieux de te voir si tu passes à Paris, je t’envoie mes amitiés ainsi qu’à Katarina.


JEFF


Copie à Guy Debord, Carlos Ojeda, Michel Prigent, Els van Daele.

***

Vous trouverez ci-joint cette traduction de la réponse de Nautilus à Lebovici que vous m’aviez demandée. J’ai informé Gianfranco [Sanguinetti] à ce propos, ainsi que sur le “doge”.


Jean-François MARTOS, lettre à Guy DEBORD & Alice BECKER-HO, 18 avril 1981.

J’ai demandé aussi à Lebovici de t’envoyer la photocopie de 4 lettres échangées en 1978 entre Gianfranco Sanguinetti (Nicolo) et moi (Guido Calvancanti).C’est à lire très attentivement, en tenant bien compte des dates ; et de tout.


Guy DEBORD, lettre à Jean-François MARTOS, 5 mai 1981.

[…] (Martos a fort bien répondu à Sanguinetti, et je n’en sais pas plus ; et il s’agit d’une tout autre affaire).

Guy DEBORD, lettre à Michel PRIGENT, 16 juin 1981.

Tu as bien raison de dire que nos contacts, dès notre rencontre, ont été cordiaux ; et d’ailleurs j’espère qu’ils se développeront d’autant plus dans ce sens. Je considère donc cette observation comme une sorte d’éloge de ta part, si tu gardes en mémoire qu’il y avait a priori entre nous une question assez gênante, qu’antérieurement tu ignorais, et dont j’ai essayé de limiter autant que possible le poids : celle de tes relations avec Gianfranco [Sanguinetti]. Je t’ai communiqué quelques critiques que j’étais obligé de formuler à propos de Gianfranco. Je crois t’en avoir dit le moins possible, et en même temps le minimum nécessaire. C’était vraiment l’extrême du minimum. J’ai été ami de Gianfranco. Je ne voudrais certainement pas, des années après, décourager ceux qui se trouvent être en ce moment ses amis, en leur exposant tout ce que j’en sais et tout ce que j’en pense. Chacun doit juger par lui-même, et surtout en ces questions ; et surtout doit juger sur le présent ; puisqu’il y a part. En même temps, je voulais te mettre en garde contre certains dangers, dont je ne peux plus savoir à quel point Gianfranco les connaît ou se refuse à les connaître. C’est pourquoi je t’ai dit de lui demander ce qu’il pense maintenant du “Doge”. C’est une sorte de mot de passe pour assurer ta protection. Car je crois que Gianfranco, entendant cela, sera porté à penser que je t’ai dit beaucoup plus que ce que je t’ai dit effectivement, sur le passé, ce que j’en sais et ce que j’en soupçonne. Il agira en conséquence.

Guy DEBORD, lettre à Jean-François MARTOS, 24 juillet 1981.

Comme je n’ai pas reçu de réponse à ma lettre du 3 juin, mes relations avec Gianfranco [Sanguinetti] sont actuellement suspendues. À ce sujet tu as dû recevoir ma lettre du 31 juillet aux camarades hollandais : comme leur lettre du 12 juin était sensiblement “imprégnée” d’un esprit inquisiteur fort déplaisant et sous-entendait de ma part un comportement passablement trouble, j’ai dû leur mettre les points sur les i en leur signifiant qu’il était hors de question de discuter plus longtemps dans de telles conditions, et ce quelles que puissent être leurs qualités par ailleurs. — Ce que tu me dis maintenant de Gianfranco, et des dangers que j’encourrais, semble encore plus grave que ce que je pouvais en penser. Je suppose qu’il vaudrait mieux en discuter de vive voix la prochaine fois que l’on se verra ; en attendant tout sera gelé pour moi du côté de Figline.


Jean-François MARTOS, lettre à Guy DEBORD, 18 août 1981.

Je reçois ton mot, envoyé de Nice le 23. Je crois que tu l’as écrit dans un instant de dépression ; et j’espère bien que tous les camarades se refuseront à conclure si vite contre toi, comme tu l’as fait toi-même dans ces jours. Tu as certainement eu tort de laisser Gianfranco [Sanguinetti] parler aussi abusivement ; mais est-ce que c’est si grave, et si irréparable ? Sûrement pas. On sait très bien que Gianfranco est coupable, depuis longtemps et devant beaucoup de gens, de ce qu’il n’a pas dit et de ce qu’il a dit ; on ignore seulement à quel point il est précisément coupable. Au lieu de te répondre là-dessus, il a déplacé cyniquement la discussion sur un faux problème : tu serais, toi, précisément, un “pro-situ”. ¡Hombre! Si tu l’étais, tu ne le croirais pas ; tu serais aussi tranquille que les autres dans la fausse conscience. Je pense que nous avons trop d’ennemis réels pour que les plus sérieux d’entre nous puissent se laisser aller au mauvais luxe de s’accuser eux-mêmes, dès qu’ils rencontrent la plus grossière provocation, et comme s’ils avaient réellement nui à notre cause. Méfie-toi plus des autres, avant de te méfier abusivement de toi, compañero. Je suis sûr que tu devrais maintenant parler de tout cela à Jeff [Martos], et à d’autres amis, avant de considérer comme si abominable et définitif un moment d’étourderie qui ne peut vraiment nuire à personne.

Guy DEBORD, lettre à Carlos OJEDA, 29 août 1981.


Il est vrai que la lettre que Jaap [Kloosterman] t’a envoyée a un ton, comme me l’écrit Michel [Prigent], “rigide”. Je suis persuadé que, de sa part, ceci provient seulement d’une grave déception, et juste méfiance, à propos de Gianfranco [Sanguinetti] ; à partir des informations dont Jaap venait d’avoir connaissance. En fait, l’élément tout à fait décisif me paraît plutôt résider dans ce fait que Gianfranco ne t’a rien répondu, et dans un tel contexte, pendant deux mois. C’est une vérification terrible : plus même que ce que je pouvais en penser. En ce sens, le ton encore très poli des questions que tu posais à Gianfranco avait le mérite de lui laisser toute liberté pour répondre, et de n’offrir aucune excuse à une dérobade. On a donc vu.

Je crois même que nous voyons maintenant pire, sur le même périlleux terrain. Je t’envoie, ci-joint, la copie d’un mot que je viens de recevoir de Carlos [Ojeda]. C’est quelque chose de désolant, parce qu’il me semble que Carlos (qui avait très correctement jugé Arthur [Marchadier]), vient de tomber dans une sorte de délire d’auto-accusation. Je ne sais pourquoi il avait voulu voir Gianfranco en ce moment, mais le résultat fut désastreux ; puisque Gianfranco, chez qui ce genre d’habileté détestable ne me surprend guère, a réussi à ne pas répondre sur toutes les questions brûlantes où il lui aurait fallu répondre, mais en transportant la discussion sur une question pleinement métaphysique : le caractère supposé “pro-situ” de Carlos ! De sorte qu’il a obtenu une sorte d’effondrement psychologique chez quelqu’un qui est, évidemment, plus sincère et plus honnête que lui. Quelles conséquences ne peut-on pas redouter ?


[…] Je pense, en effet, qu’il y a beaucoup de choses dont on devrait parler de vive voix.

Guy DEBORD, lettre à Jean-François MARTOS, 29 août 1981.

Je comprends que Jeff [Martos] ait été choqué par la critique de Jaap [Kloosterman], qui semblait conclure qu’il veut à tout prix ménager Sanguinetti. Tout au contraire, le fait le plus important est que Sanguinetti n’avait rien trouvé à répondre à Jeff au bout de deux mois : ce qui prouve que la lettre de Jeff était assez forte pour réduire au silence quelqu’un qui est et se sent si évidemment coupable.

Autour de cette affaire, tu verras ci-jointe une désolante lettre de Carlos [Ojeda]. Je ne sais ce qu’il est allé faire chez Sanguinetti ; mais le résultat a été pour lui quelque chose qui ressemble fort à une crise de folie d’auto-accusation. C’est bien regrettable, surtout après toutes les misères que nous avons déjà dû voir depuis six mois.

Guy DEBORD, lettre à Michel PRIGENT, 29 août 1981.

J’allais justement t’écrire. Michel [Prigent] a passé ici quelques jours. Il m’a surtout parlé de la plupart des gens qu’il a le malheur de connaître à Paris ; ou peut-être un certain plaisir ? Je me croyais revenu au risible temps d’Arthur [Marchadier], tant cette pauvre bande lui ressemble dans l’envieuse incapacité ; avec un certain brillant en moins. Il est donc bien inutile que ces gens-là le blâment plus ou moins nettement : ils ne sont pas dignes de le blâmer. Ni l’Espagne ni la Pologne n’intéressent tous ces voyeurs et revendeurs de ragots, qui ne se passionnent à présent que sur ce qui s’est passé en Italie avant 1978, et principalement sur le mystère du Doge. Les pèlerinages à Figline rapportent d’étranges dogmes : il serait inconvenant de parler du Doge, parce que Gianfranco [Sanguinetti] aurait rompu avec lui depuis deux ans (mais pourquoi donc ?), et parce que ce serait une question qui ne peut se débattre qu’entre lui et moi (Foutre non ! moi, en tout cas, je ne suis en rien mêlé à cette affaire, et je m’en désintéresse puisqu’il y a cinq ans que je n’ai pas mis le pied en Italie).

Guy DEBORD, lettre à Jean-François MARTOS, 10 janvier 1982.

Des pèlerins de Figline et de leurs amis, dont la prise de parti me semble à peine voilée, on m’a rapporté récemment que “je n’avais pas à prendre parti contre Gianfranco [Sanguinetti] dans ma lettre à ce dernier”. Et les Hollandais me reprochaient exactement le contraire quelques mois avant !

Jean-François MARTOS, lettre à Guy DEBORD, 26 janvier 1982.

Les sanguinettistes dont tu parles sont d’ineptes fanatiques, puisqu’ils trouvent que poser à leur idole des questions sur quelques points très précis et importants, c’était déjà “prendre parti” contre lui. Ils avouent par le fait même que c’étaient des questions auxquelles l’idole ne pouvait pas répondre ; et qu’il était donc irrespectueux de les poser ! Il est vrai que l’idole elle-même avait préalablement fait cet aveu en décidant de ne pas te répondre, et l’avait justifié auprès de qui voulait l’entendre par le même absurde argument. On peut se demander si les fanatiques en question se considèrent encore comme des gauchistes, même parmi les plus niais, ou si plutôt ils ne sont pas ralliés au mode de pensée des sectes du type “mooniste” ? J’estime que tu t’es conduit au mieux dans cette affaire, et par la voie qui a mené à la plus grande clarté. Si ta lettre avait été une condamnation complète reposant sur des informations et des documents inconnus, c’est là que l’on aurait pu, sans avoir besoin de falsifier entièrement le sens de cette lettre, te reprocher un parti-pris soudain ; et sans doute émettre les hypothèses habituelles sur les influences que l’on aimerait trouver derrière. Mais puisque tu ne leur a pas laissé l’ombre d’un prétetxte, on ne peut que se demander de plus en plus pourquoi des crétins qui étalent à ce point leur malhonnêteté ne trouvent pas plus commode d’affirmer tout simplement que les lettres échangées en 1978 ne sont rien d’autre que des faux ?

Guy DEBORD, lettre à Jean-François MARTOS, 25 février 1982.